Introduction
Le 22 avril 2009, le président du Burundi, Pierre Nkurunziza a promulgué un nouveau code pénal où figure une disposition criminalisant les relations sexuelles entre personnes du même sexe, pour la première fois dans l’histoire du pays.
Cette loi a porté un coup terrible aux personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenre (LGBT) du Burundi, qui, depuis quelques années seulement, et en nombre très réduit, avaient commencé à s’affirmer, à s’organiser et à réclamer que leurs droits soient respectés. L’Association pour le respect et les droits des homosexuels, ARDHO, a été fondée en 2003 dans la capitale, Bujumbura, en soutien aux LGBT. Inspirés par ce qu’ils considéraient comme un mouvement mondial en faveur des droits des LGBT, ses membres ont commencé à se rendre à des conférences dans d’autres pays africains, à s’informer et à informer d’autres personnes sur le VIH/SIDA et sur les autres maladies sexuellement transmissibles, et à s’exprimer sur les radios burundaises sur les discriminations qu’ils subissent dans leur vie quotidienne.
Alors que certains ont fait leur « coming out » en tant que gay ou lesbienne [1] auprès de leur famille et de leurs amis, la plupart n’ont pas quitté le « placard » hors de l’espace sûr que représente l’ARDHO, par peur d’être rejetés, voire reniés. Ils ont néanmoins vu des signes positifs : comme Théophile, 26 ans, nous l’a raconté, « Je croyais que nous abordions une ère de changement. J’avais parlé de mon homosexualité avec mes amis et mes voisins, et ils s’étaient montrés tolérants. Lorsque les gens prennent le temps d’essayer de comprendre, ils deviennent un peu plus ouverts. »
Les LGBT burundais ont été anéantis lorsqu’en novembre 2008, l’Assemblée nationale a voté pour l’ajout à la proposition de nouveau code pénal d’un article criminalisant les relations sexuelles entre adultes du même sexe consentants. Des juristes et des politiciens burundais, ainsi que des experts internationaux, avaient passé deux ans à réviser l’ancien code pénal, qui datait de 1981, mais la commission des droits de l’homme de l’Assemblée nationale avait ajouté la disposition anti-homosexualité à la dernière minute.
La commission a apparemment agi sous la pression du président Nkurunziza, qui avait fait des déclarations à la télévision condamnant l’homosexualité comme « une malédiction » et dont les services avaient téléphoné aux parlementaires pour essayer d’influencer leur vote. Même avant que la loi n’entre en vigueur, elle avait déjà affecté les personnes LGBT, sapant leur confiance en les autorités. Plusieurs jours après le vote de l’Assemblée, Nick, un jeune homme gay de Bujumbura nous a déclaré : « Aujourd’hui, j’ai vu un policier dans un supermarché et il a commencé à me parler. J’ai soudain regardé son uniforme et je me suis rappelé de la nouvelle loi. J’ai eu peur. Je me suis rendu compte qu’il n’avait pas l’intention de m’arrêter, mais je me suis senti mal à l’aise. »
L’ARDHO s’est alliée à des organisations internationales qui se consacrent à l’égalité des LGBT, la lutte contre le SIDA et plus généralement aux droits humains (y compris Human Rights Watch), ainsi qu’à des organisations de la société civile pour faire pression sur le Sénat burundais afin qu’il rejette la disposition discriminatoire. En février 2009, le Sénat s’est prononcé contre la disposition par 36 voix contre 7. Mais en mars, le parti au pouvoir, le Conseil national pour la défense de démocratie-Forces pour la défense de la démocratie(CNDD-FDD) a organisé une grande manifestation contre l’homosexualité à Bujumbura. Le parti a fait venir par bus des milliers d’élèves et d’habitants des zones rurales pour manifester.
Dans ce contexte, l’Assemblée nationale, devant qui la version de la loi retouchée par le Sénat était revenue, a refusé d’accepter la décision de la chambre haute de retirer la disposition contre l’homosexualité. En dépit des protestations de diverses personnalités, dont l’archevêque Desmond Tutu, prix Nobel de la paix, et la secrétaire d’état française aux Droits de l’homme Rama Yade, le président Nkurunziza a promulgué le 22 avril le nouveau code pénal, incluant cette disposition.
Deux jours plus tard, Human Rights Watch et 62 autres organisations burundaises et internationales de défense des droits humains ont publié une déclaration commune appelant au retrait de la disposition (article 567) du nouveau code pénal. L’article prévoit jusqu’à deux ans d’emprisonnement pour « toute personne ayant des rapports sexuels avec une personne du même sexe. » Les organisations ont souligné que la loi bafoue les droits à la vie privée et à ne pas subir de discrimination consacrés dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et la Déclaration universelle des droits de l’homme. Elles ont également exprimé leur préoccupation sur le fait que cette loi allait entraver les efforts du Burundi dans sa lutte contre le SIDA.
De novembre 2008, lorsque l’Assemblée nationale a adopté pour la première fois la loi discriminatoire, à mai 2009, peu après que le code pénal ait été promulgué, Human Rights Watch a mené des entretiens approfondis avec 16 membres de la communauté LGBT du Burundi, des jeunes ayant tous entre 17 et 37 ans. Nous leur avons demandé de nous parler de leur enfance, du moment où ils ont réalisé pour la première fois qu’ils étaient gays ou lesbiennes, de la façon dont ils en avaient pris conscience et dont cette identité avait influencé leur vie. Ils nous ont raconté des histoires bouleversantes, entre ceux qui ont été battus par leurs parents, qui ont été chassés de leur maison, qui ont été menacés par des policiers, que l’on a fait taire à l’école, ou encore qui ont subi des violences sexuelles. Les mauvais traitements et les discriminations qu’ils ont endurés, contre lesquels ils n’ont reçu aucune protection de l’État, en ont fait des citoyens de seconde zone, bien avant l’adoption de l’article 567.
Mais leurs récits contenaient aussi une lueur d’espoir. Mike, qui rêve d’entrer en politique un jour, a participé à un débat sur l’homosexualité dans son école. Alors qu’il parcourait la classe du regard, des élèves ont l’un après l’autre levé la main pour dire qu’ils soutenaient les droits des homosexuels. Anneyoncé a combattu la dépression en écrivant des chansons. Cynthia, jetée dehors par son père après qu’elle ait parlé des droits des homosexuels à la radio, a d’abord vécu chez un patron compréhensif puis a pu rentrer chez elle après que d’autres proches aient convaincu son père de l’accepter. Pascal, étudiant en biologie, a trouvé sa vocation en animant des ateliers sur la protection contre le SIDA et d’autres maladies sexuellement transmissibles pour les gays. Yves, après avoir appris qu’il était séropositif, a tiré de nouvelles forces des autres membres de l’association LGBT, qui ne le jugeaient pas sur sa séropositivité.
Human Rights Watch s’est associée à la photographe Martina Bacigalupo pour esquisser les portraits de dix de ces jeunes gens, dont beaucoup considèrent que leur identité profonde a été rendue illégale par la nouvelle loi burundaise. Dans les pages suivantes, nous leur donnons la parole. Nous espérons que d’autres pourront tirer des leçons de ces récits et contribueront à rétablir les droits des personnes comme Mike, Anneyoncé, Cynthia, Pascal et Yves.
[1] Les individus interviewés par Human Rights Watch pour ce projet se définissaient tous comme gays ou lesbiennes, bien qu’ils aient parfois fait référence à des amis bisexuels ou transexuels. Tout le spectre des LGBT est représenté au Burundi, comme partout. Voir Human Rights Watch, Together, Apart: Organizing around Sexual Orientation and Gender Identity Worldwide, June 11, 2009, (Ensemble, à l’écart : s’organiser autour de l’orientation sexuelle et l’identité de genre à travers le monde, 11 juin 2009, en anglais) www.hrw.org/en/reports/2009/06/10/together-apart.







