Novembre 25, 2008

III. Prélude à la violence : un climat de suspicion

 

En 2006, la République démocratique du Congo (RDC) a connu ses premières élections multipartites depuis 40 ans, marquant la fin d’une difficile période triennale de transition qui avait fait suite à près de dix ans de guerre. Deux guerres successives, la première de 1996 à 1997 et la seconde de 1998 à 2003, ont laissé le Congo dévasté, faisant au moins cinq millions de morts parmi ses citoyens, pour certains à cause des violences mais pour beaucoup d’entre eux du fait de maladies et de famines qui auraient pu être évitées.[2] Pour les millions de citoyens congolais qui ont voté aux élections législatives et présidentielles, celles-ci promettaient une ère nouvelle de paix et d’espoir.

 

Pendant la période de transition, Joseph Kabila était le président en titre, mais il était obligé de partager le pouvoir avec les dirigeants de l’ancien gouvernement, les groupes armés, l’opposition politique et la société civile. Kabila et son Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Démocratie (PPRD) ont vu les élections comme l’occasion d’établir enfin leur suprématie sur ces rivaux, en particulier sur le principal rival électoral Jean-Pierre Bemba, qui était l’un des quatre vice-présidents pendant la transition, et sur son parti, le Mouvement de Libération du Congo (MLC).

 

Au cours d’une campagne acharnée, les deux candidats ont essayé de mobiliser les fidélités ethniques et régionales pour gagner des voix. Bemba, membre d’une famille bien connue du monde de la politique et des affaires de la province de l’Equateur, au nord-ouest du pays, se dépeignait lui-même comme « Cent pour cent Congolais »,[3] sous-entendant que Kabila était un étranger. Les partisans de Bemba soulignaient que Kabila ne savait pas parler le lingala (langue principale dans l’ouest du Congo) et émettaient des doutes sur ses origines, alléguant que sa mère était une Tutsi rwandaise. A la suite des cinq ans de la deuxième guerre du Congo, dans laquelle le Rwanda (de même que d’autres pays), avait occupé de larges bandes de territoire congolais, le sentiment anti-Tutsi était fort et fournissait un cri de ralliement puissant pour organiser l’opposition anti-Kabila. La campagne de Kabila dépeignait Bemba, ancien chef de groupe armé, comme un criminel de guerre dont les troupes s’étaient livrées au cannibalisme et à d’autres actes horrifiants.

 

Kabila et ses partisans avaient escompté une victoire totale dès le premier tour des élections (tenues le 30 juillet, le comptage des voix se poursuivant jusqu’à la troisième semaine d’août) mais une vague de soutien de dernière minute en faveur de Bemba a privé Kabila des 51 pour cent nécessaires pour l’emporter.[4] Les votes ont montré un partage dans le pays entre les Congolais parlant Lingala dans l’ouest qui avaient largement voté pour Bemba, et ceux parlant Swahili dans l’est qui avaient largement voté pour Kabila.[5] Cette répartition a choqué Kabila et ses conseillers qui ont craint que Bemba ne tente de capitaliser sur la division. Elle a aussi soulevé des préoccupations quant à la façon dont Kabila présiderait si la capitale Kinshasa et de larges parties de l’ouest du Congo lui étaient hostiles ainsi qu’à son gouvernement.[6]

 

A la suite de ce premier tour peu concluant, les dirigeants de chaque bord ont supposé que la partie adverse pourrait tenter un coup d’Etat préventif ou entreprendre une autre action militaire. La persistance de troupes des deux bords qui restaient en dehors de l’armée nationale renforçait ces craintes. Selon les termes de l’accord qui avait établi le gouvernement de transition, les forces militaires précédemment hostiles étaient supposées s’intégrer dans une nouvelle armée nationale, processus qui devait être terminé avant les élections mais qui ne l’était pas.[7] En dépit des pressions de la part de gouvernements donateurs pour faire passer la Garde Républicaine sous le commandement de l’armée régulière, Kabila avait conservé ses 10 000 à 15 000 soldats sous son propre contrôle direct.[8] Les diplomates et fonctionnaires de l’ONU dans leur ensemble considéraient la Garde Républicaine « comme la milice privée de Kabila ».[9] En tant que vice-président, Bemba était autorisé à avoir une garde de protection personnelle,[10] qu’il a portée dans la période pré-électorale jusqu’à 800 à 900 hommes armés, dont 400 au moins étaient basés à Kinshasa.[11]

 

Selon un éminent analyste congolais interrogé par Human Rights Watch, la présence de ces gardes et la peur que de larges sections de personnes parlant le Lingala s’opposent à Kabila ont paniqué son proche entourage. Ils se sont aussi inquiétés de l’extrême difficulté qu’il y aurait à remplir les promesses électorales à court terme, pouvant entraîner rapidement un mécontentement parmi la population qui pourrait être exploité par l’opposition, en particulier par Bemba.[12] Pour contrer ces menaces, Kabila et ses conseillers se sont livrés à des violences et des intimidations contre leurs rivaux. L’environnement dominant établi par près de dix ans de guerre pendant lesquels peu d’institutions démocratiques avaient fonctionné est resté largement inchangé : des solutions militaires aux problèmes politiques ont pu dominer l’agenda politique avec des conséquences dévastatrices pour les droits humains. A la suite des incidents sanglants qui se sont produits dans la capitale Kinshasa (comme nous le décrivons ci-après), un article paru dans l’un des principaux journaux de Kinshasa, Le Potentiel, se demandait si le nouveau gouvernement de Kabila allait « ramener [le pays] aux pires périodes de la terreur mobutiste ».[13]

 

[2] International Rescue Committee, « Mortality in the Democratic Republic of Congo: An Ongoing Crisis », 22 janvier 2008, http://www.theirc.org/special-report/congo-forgotten-crisis.html (consulté le 4 août 2008).

[3] En lingala le slogan était mwana mboka, en français fils du pays.

[4] Kabila a bénéficié de 45 pour cent des votes, Bemba 20 pour cent, les autres candidats se partageant le reste.

[5]« The DR Congo’s dangerous run-off », Open Democracy, 23 août 2008, http://www.opendemocracy.net/democracy-africa_democracy/drc_runoff_3845.jsp (consulté le 28 août 2008); « Congo election shows worrying East-West divide », Reuters, 4 août 2006, reproduit sur http://www.redorbit.com/news/international/602514/congo_election_shows_worrying_eastwest_divide/index.html (consulté le 12 septembre 2008).

[6] Entretien de Human Rights Watch avec des diplomates, Kinshasa, 16 et 31 août 2006.  Dans une tentative pour trouver plus de soutien dans l’ouest, le camp de Kabila a persuadé des hommes politiques rivaux de se joindre à sa campagne du deuxième tour, notamment François Joseph Nzanga Mobutu, le fils de l’ancien dirigeant Mobutu Sese Seko, et Antoine Gizenga, un homme politique âgé de la province de Bandundu. Les deux hommes ont été récompensés plus tard par de hautes fonctions au gouvernement : Gizenga est devenu premier ministre, tandis que Nzanga Mobutu était nommé ministre d’Etat à l’agriculture. Ces nominations ont aidé Kabila à gagner des votes dans l’ouest, mais pas suffisamment pour modifier spectaculairement la division entre l’est et l’ouest.

[7] Connu sous le nom d’Accord global et inclusif, il a été signé en Afrique du Sud en 2002.

[8]La Garde Républicaine était connue auparavant sous le nom de Garde Spéciale de Sécurité Présidentielle (GSSP). Voir Human Rights Watch, République démocratique du Congo – Elections en vue : « Ne faites pas de vagues », 15 décembre 2005, hrw.org/backgrounder/africa/drc1205/.

[9] Entretiens de Human Rights Watch avec des diplomates et des représentants de bailleurs de fonds, Kinshasa, 16 et 31 août, et 3 septembre 2006.

[10] Les gardes du corps de Bemba faisaient partie de la Division de Protection Présidentielle (DPP), au sein de l’armée gouvernementale. Dans ce rapport, ils sont désignés comme les « gardes de Bemba ».

[11] Les autres gardes de Bemba étaient basés à Gbadolite et Gemena dans la province d’Equateur. Correspondance électronique de Human Rights Watch avec un fonctionnaire de la MONUC, 5 juin 2008.

[12] Entretien de Human Rights Watch avec un analyste congolais, Kinshasa, 17 août 2007.

[13]« Sortir de la politique du pire : Une exigence pour le chef de l'Etat », journal Le Potentiel, Kinshasa,  18 mai 2007.