21 mai 2008

La FESCI et la montée des groupes et milices de jeunes pro-gouvernementaux

Le déclenchement de la guerre civile en septembre 2002 a contribué à la naissance d'un certain nombre de groupes de jeunes et de milices armées pro-gouvernementaux, tant urbains que ruraux. Les dirigeants de beaucoup de ces nouvelles organisations ont fait leurs dents en politique à la FESCI, et plusieurs d'entre eux ont conservé de loyaux partisans au sein des membres actuels de la FESCI.[55] Ensemble, ces groupes sont souvent qualifiés de «galaxie patriotique» dans les discours nationaux."[56]

Au centre de la «galaxie patriotique», on retrouve l'ex-dirigeant de la FESCI Charles Blé Goudé et son groupe pro-gouvernemental de Jeunes Patriotes.[57] Blé Goudé a joué un rôle crucial dans la mobilisation des «jeunes patriotes» à Abidjan pendant et après la guerre, organisant des manifestations pro-gouvernementales de 2003 à 2006 qui ont paralysé Abidjan plusieurs jours de suite, souvent sous le regard complaisant, voire complice, des forces de sécurité gouvernementales. Comme nous l'expliquons plus en détail ci-après, la distinction entre les groupes pro-gouvernementaux tels que la FESCI et ceux dirigés par ses anciens leaders, tels que les Jeunes Patriotes de Blé Goudé, est souvent floue, d'une part parce que les personnes sont souvent membres de plus d'un groupe et d'autre part parce que les manifestations «patriotiques» et autres activités impliquant ces groupes attirent souvent des membres appartenant à toute une gamme d'organisations au sein de la «galaxie patriotique».[58]

Au plus fort de la crise, les membres de la «galaxie patriotique» se sont fréquemment réunis en «agoras» ou parlements de rue, où des centaines de personnes se rassemblaient pour écouter des orateurs qui ralliaient la foule avec un discours ultranationaliste, anticolonialiste et pro-FPI.[59] Leurs diatribes étaient dirigées contre ceux qu'ils percevaient comme des ennemis du gouvernement FPI, et qui, au cours de la crise ivoirienne, étaient tantôt les rebelles, tantôt les partis politiques d'opposition tels que le RDR, ou encore les Français, sans oublier les Nations Unies.[60] Beaucoup d'orateurs «patriotiques» qui ont animé les agoras sont ou ont été membres de la FESCI.

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Ex-leader de la FESCI et dirigeant actuel du groupe de jeunes pro-gouvernemental appelé Jeunes Patriotes, Charles Ble Goudé conduit une manifestation le 18 mars 2005 à Abidjan. Il porte un brassard rouge où est inscrit «Licorne dehors» et réclame le départ des troupes françaises de leur ancienne colonie. Dans les années qui ont suivi le début de la guerre, des discours semblables ont souvent été prononcés dans les forums publics connus sous le nom d' «agoras» ou parlements de rue.

© 2005 AFP

Bien qu'ils ne fassent pas officiellement partie de l'appareil de sécurité étatique, surtout dans les années d'immédiate après-guerre, les membres de ces groupes ont joué un rôle actif dans les questions de sécurité nationale, notamment en étant de faction aux contrôles routiers sur les routes principales dans les zones aux mains du gouvernement, en opérant des contrôles d'identité auprès des civils et en accomplissant en général des tâches incombant habituellement aux forces de sécurité gouvernementales en uniforme.[61] Ces groupes ont également été utilisés par les responsables gouvernementaux pour réprimer violemment les manifestations de l'opposition, pour museler la presse et étouffer les dissensions anti-gouvernementales, pour fomenter un violent sentiment anti-étranger et pour attaquer les villages contrôlés par les rebelles dans les régions occidentales productrices de cacao et de café.[62] Dans presque tous les cas, les crimes perpétrés par ces groupes jouissent d'une totale impunité.

Depuis la signature de l'accord de paix de Ouagadougou en mars 2007, les tensions politiques qui touchaient l'ensemble de la Côte d'Ivoire se sont atténuées, incitant les groupes pro-gouvernementaux tels que les Jeunes Patriotes à mettre une sourdine au discours au vitriol qu'ils prononçaient auparavant et à mettre fin à la contestation publique. Néanmoins, si les tensions politiques venaient de nouveau à monter, en particulier à la veille de l'élection présidentielle, beaucoup d'observateurs politiques craignent que ces groupes reprennent immédiatement les activités pour lesquelles ils se sont rendus tristement célèbres.[63]

À la différence des milices armées qui opèrent principalement dans l'ouest de la Côte d'Ivoire, les groupes de jeunes pro-gouvernementaux ont tendance à être moins ouvertement militarisés dans leur équipement et leur habillement. Bien que certains membres possèdent effectivement des armes, en règle générale ils ne les portent pas ostensiblement ou ne patrouillent pas avec elles. Parce qu'ils ne sont pas officiellement armés, ils ne bénéficieront pas des programmes de Désarmement, de Démobilisation et de Réinsertion (DDR). Toutefois, ils ont en commun avec les milices armées leur forte dévotion au Président Gbagbo et à son FPI au pouvoir et ils partagent avec elles le sentiment qu'ils se sont soulevés pour défendre les institutions de la république contre l'agression armée de la rébellion.

[55]Hormis la FESCI, les groupes de jeunes pro-gouvernementaux qui ont acquis une importance spéciale après le déclenchement de la guerre civile sont notamment les Jeunes Patriotes (Congrès Panafricain des Jeunes Patriotes, COJEP) ; l'aile jeune du FPI au pouvoir (JFPI) ; l'Union pour la Libération Totale de la Côte d'Ivoire (UPLTCI) ; et Solidarité Africaine (SOAF). Les Jeunes Patriotes sont dirigés par Charles Blé Goudé, dirigeant de la FESCI de 1998 à 2001. Eugène Djué de l'UPLTCI a été à la tête de la FESCI en 1994-1995. Navigué Konaté, leader de la JFPI a également été membre de la FESCI. SOAF est dirigée par Jean-Yves Dibopieu, qui a été à la tête de la FESCI de 2001 à 2003.

[56]Pour une analyse du langage et du phénomène de «patriotisme», signe distinctif d'auto-identité le plus souvent utilisé par les membres des groupes de jeunes pro-gouvernementaux en Côte d'Ivoire,  voir Richard Banégas, «Côte d'Ivoire: Patriotism, Ethnonationalism and Other African Modes of Self-writing», African Affairs, 105/421 (2006).

[57] En dépit de son nom, le mot «jeune» est utilisé assez librement. Human Rights Watch a interrogé des «jeunes patriotes» qui approchaient de la quarantaine ou qui avaient un peu plus de 40 ans.

[58]Entretiens de Human Rights Watch avec des étudiants et d'anciens membres de la FESCI, Abidjan, août, septembre et octobre 2007.

[59]La plus célèbre agora, que toutes les autres prennent pour modèle, est connue sous le nom de «Sorbonne», d'après la célèbre université parisienne. Située dans le centre d'Abidjan, elle opère comme une sorte de «Speaker's Corner» du discours patriotique. Pour de plus amples détails sur la Sorbonne et d'autres agoras, voir Aghi Bahi, «La 'Sorbonne d'Abidjan : rêve de démocratie ou naissance d'un espace public?», Revue africaine de sociologie (Abidjan), Vol. 7, No. 1 (2003).

[60]Pour des exemples textuels de ces harangues, voir Richard Banégas, «La France et l'ONU devant le 'parlement' de Yopougon. Paroles de 'jeunes patriotes' et régimes de vérité à Abidjan», Politique africaine, No. 104 (décembre 2006).

[61]Ceci est particulièrement vrai pour les milices armées qui opèrent dans les régions occidentales instables de la Côte d'Ivoire où est produit le cacao. La plus importante milice pro-gouvernementale opérant dans l'ouest et le sud-ouest est connue sous le nom de Forces de Libération du Grand Ouest  (FLGO). Les autres milices de l'ouest sont le Mouvement pour la libération de l'ouest de la Côte d'Ivoire, (MILOCI) ; l'Alliance Patriotique Wê (AP-Wê) ; et l'Union des Patriotes Pour la Résistance du Grand Ouest  (UPRGO). La plupart des recrues sont des partisans du FPI du Président Gbagbo. Beaucoup sont également issues du groupe ethnique du président, les Bétés, des groupes apparentés attié, abey et dida, ou des tribus wê et krou. Tant les diplomates occidentaux que les responsables du gouvernement ivoirien qualifient souvent ces groupes et d'autres milices de «forces de sécurité parallèles».

[62]Human Rights Watch a analysé la prolifération des milices pro-gouvernementales ainsi que leur rôle et leur pouvoir dans des travaux précédents. Voir Human Rights Watch, «Côte d'Ivoire – Les milices commettent des abus en toute impunité», 27 novembre 2003, http://hrw.org/french/docs/2003/11/27/cotedi6852.htm; Côte d'Ivoire – Un pays au bord du gouffre: la précarité des droits humains et de la protection civile en Côte d'Ivoire; Côte d'Ivoire: «Mon cœur est coupé» Violences sexuelles commises par les forces rebelles et pro-gouvernementales en Côte d'Ivoire.

[63]Entretiens de Human Rights Watch avec des fonctionnaires des Nations Unies et des représentants d'une organisation locale de défense des droits humains, Abidjan, 26 et 27 mars 2008.