VI. Au-delà du verdict de culpabilité ou de non-culpabilité : conséquences des procès pour les accusés
Même lorsque les poursuites judiciaires pour homosexualité sont abandonnées ou se soldent par des acquittements, elles peuvent avoir des implications à long terme pour les accusés. Les mises en examen ont eu pour effet secondaire de dévoiler l'homosexualité de nombreuses personnes au Cameroun, avec des conséquences dévastatrices, notamment l’expulsion de la famille ou de la communauté.
Par exemple, lorsque deux lesbiennes présumées ont été arrêtées à Ambam en 2012, et ont été détenues à la brigade de gendarmerie pendant quatre jours, Esther B. a expliqué :
Les autres détenus se moquaient de nous. Ils savaient de quoi nous étions accusées. Des gens venaient constamment à la brigade pour nous voir. On en avait parlé à la radio.
Après leur mise en liberté provisoire, Esther B. et Martine A. sont retournées chez elle et se sont rendu compte que leur propriétaire ne voulait plus leur louer leur chambre. Esther a déménagé dans une autre chambre avec une amie, qui a été ensuite harcelée parce qu’elle « gardait une lesbienne dans sa chambre. » Esther restait à l’intérieur la plupart du temps. Elle a expliqué: « Je suis allée au marché un jour et c’était comme si j’étais une voleuse — les gens m’ont jeté des pierres. » [133] Les deux femmes ont finalement déménagé à Yaoundé, où elles ont pu rester relativement anonymes.
Roger M. nous a déclaré : « Quand nous sortons de prison, nous sommes presque tous rejetés par nos familles et par la société. » Dans son cas il a expliqué :
L’affaire était trop dans les médias. Cela génère des menaces à mon encontre. Tout le monde est contre moi à présent dans ma famille. Ils n’étaient pas au courant [de mon orientation sexuelle] avant. J’ai étudié pour être prêtre, et je suis toujours inscrit comme tel. Je n’ai plus de contact avec ma famille maintenant, à part avec ma tante qui est ma nourrice. Elle me soutient, mais elle a des problèmes avec le reste de la famille pour cela. [134]
G.M., arrêté en décembre 2012 après que deux de ses amis aient été vus en train de s’embrasser, a perdu la possibilité d’étudier. Il a expliqué :
Mes parents ont refusé de me financer [les frais d’école] à cause de ça. Ils disent que je devrais juste me débrouiller et gagner ma propre vie. Avant ils ne savaient pas que je suis gay…. J’ai des problèmes aussi avec mon frère. Il ne veut pas me voir à cause de ce qui est arrivé. [135]
Parmi les personnes qui ont passé du temps en prison sur des accusations d’homosexualité, plusieurs d’entre celles avec qui nous nous sommes entretenus pour ce rapport portaient les cicatrices physiques des violences endurées en prison. Roger M. présente une petite cicatrice au sourcil. Il a expliqué à l’ADEFHO, à la CAMFAIDS et à Human Rights Watch :
J’ai cette blessure à cause d’un détenu dans ma cellule qui était très violent et qui disait que je devais quitter sa cellule. Il m’a frappé plusieurs fois. La dernière fois, il a essayé de me frapper à la tête avec un banc [tabouret en bois]. J’ai esquivé le coup et j’ai été touché au front et au sourcil. Je suis quand même resté dans la même cellule.
J’ai passé 17 mois en prison. Pendant tout ce temps il y avait de la violence [contre moi]. [136]
Un accusé a été violé à plusieurs reprises en prison, ce qui a entraîné des dommages tant physiques qu’émotionnels. Il a aussi été battu si violemment qu’il a eu une côte fracturée. [137] Les gardiens de prison n’ont même pas essayé d’arrêter le viol collectif et l’agression, et personne n’a été puni pour cela, ce qui souligne une autre triste ironie de la loi camerounaise : les gens sont condamnés à une peine de prison pour des relations sexuelles consenties, mais une fois en prison, des prisonniers qui ne sont pas considérés comme « homosexuels » peuvent les persécuter sexuellement en toute impunité.
Un autre accusé, libéré de prison en 2011 après avoir purgé une peine pour homosexualité, souffre aujourd’hui de dépression et de crises de violence incontrôlables. Il bénéficie d’une assistance psychologique, mais pense qu’il ne peut pas parler de son orientation sexuelle avec son thérapeute, ce qui pourrait créer un obstacle de plus à son rétablissement. [138]
[133] Entretien d’ADEFHO, de la CAMFAIDS et de Human Rights Watch avec Esther B., Yaoundé, 12 octobre 2012.
[134] Entretien d’ADEFHO, de la CAMFAIDS et de Human Rights Watch avec Roger M., Yaoundé, 12 octobre 2012.
[135] Entretien de Human Rights Watch avec G.M., Buea, 16 octobre 2012.
[136] Entretien de l’ADEFHO, de la CAMFAIDS et de Human Rights Watch avec Roger M., Yaoundé, 12 octobre 2012.
[137] Entretien de Human Rights Watch et de la CAMFAIDS, Yaoundé, octobre 2012.
[138] Entretien de Human Rights Watch et de la CAMFAIDS, Douala, octobre 2012.








