21 mai 2012

IV. Passages à tabac, actes de torture, traitements dégradants et inhumains

À Kamako et Muanda en RDC en 2011, ainsi qu’au Cabinda et au Lunda Norte en 2009, Human Rights Watch a recueilli de nombreux témoignages de victimes et de témoins faisant état de mauvais traitements, d’actes de torture et de traitements dégradants et inhumains infligés aux migrants par les forces de sécurité angolaises lors des opérations d’expulsion. Trente-sept des 57 migrants interrogés par Human Rights Watch à Kamako et Muanda en mai et juin 2011 ont signalé qu’ils avaient fait l’objet d’au moins un passage à tabac lorsqu’ils étaient aux mains du personnel des services de sécurité et d’immigration angolais, et 43 sur 57 avaient été témoins du passage à tabac d’autres migrants.

Un certain nombre des migrants qui se sont entretenus avec Human Rights Watch à Kamako en juin 2011 ont déclaré que les fonctionnaires de l’immigration, la police des frontières et d’autres forces de sécurité les avaient menacés, leur disant, « Si vous revenez, on vous tue ».

Au Lunda Norte et au Cabinda en 2009, presque tous les migrants, ainsi que des Angolais visés par erreur par des opérations d’expulsion, et des témoins interrogés par Human Rights Watch ont affirmé avoir été victimes ou témoins d’actes de violence commis par des agents de la sécurité angolais. Ces violences se sont produites lors de rafles et d’opérations d’arrestation, lors du transport vers des centres de détention et pendant la détention.

Violence excessive lors des rafles et opérations d’arrestation

Des victimes et témoins ont expliqué que lors des descentes opérées sur les sites diamantifères de Lunda Norte, les forces de sécurité angolaises – généralement armées de machettes, de fouets, de bouts de corde à nœuds et de baïonnettes – passaient systématiquement leurs cibles à tabac pour les dissuader de résister et les pousser à se laisser arrêter, ainsi que pour prendre leur argent. Les creuseurs de diamant congolais interrogés par Human Rights Watch à Kamako en juin 2011 ont relaté que, généralement, les agents de la PIR et une unité spéciale de la police des frontières connue sous le nom de Chacal [79] , parfois accompagnés de fonctionnaires de l’immigration, arrivaient soudainement sur un site, tirant souvent à balles réelles, et ensuite menaçaient, agressaient physiquement et ligotaient les personnes présentes. [80]

Un Congolais de 28 ans a expliqué que des agents de la sécurité l’avaient maltraité ainsi que d’autres migrants au moment de leur arrestation à la mine de diamants :

Ils nous ont arrêtés à la mine de Chingufo. Les gens ont commencé à devenir nerveux et nous nous sommes rendu compte qu’ils étaient là. Ils étaient à 10. C’était l’émergence [agents de la PIR]. Leurs uniformes étaient noirs et ils avaient des AK-47. Ils avaient des couteaux. C’était une grande mine et il y avait beaucoup de creuseurs. Ils en ont arrêté 17 et les autres se sont enfuis. J’ai essayé de courir aussi, mais j’avais une épine dans le pied. Ils ont fait mine de vouloir me poignarder, et quand je me suis baissé, ils ont sorti leurs armes et ont fait comme s’ils allaient m’abattre. Alors je me suis immobilisé et ils m’ont arrêté. Ils ont commencé à me donner des coups de poing et des coups de pied et à me frapper avec leurs fusils. Certains parmi nous ont été blessés. Certains avaient les yeux tout gonflés. [81]

Un Congolais de 36 ans a expliqué que des agents de la police des frontières de l’unité Chacal l’avaient passé à tabac et dévalisé lors de son arrestation à la mine de diamants :

Il y a cinq Chacals qui sont arrivés à la mine. Je les ai reconnus à leur uniforme. Ils portaient du vert kaki. Ils ont encerclé la mine et puis sont entrés. J’avais 2 800 kwanzas et ils les ont pris. J’ai tenté de protester. Alors ils m’ont donné des coups aux jambes avec une baïonnette attachée à un AK-47. Ils en ont arrêté neuf parmi nous. Ils ont ligoté les autres, mais pas moi parce que j’étais blessé . [82]

Même si un certain nombre de migrants arrêtés dans les mines de diamants ont affirmé que les forces de sécurité n’avaient passé à tabac que ceux qui cherchaient à fuir ou à résister, Human Rights Watch a recueilli des informations documentées sur certains cas de violence extrême et de torture. Ainsi, un creuseur de diamants congolais a confié à Human Rights Watch que des membres de la police des frontières l’avaient brûlé, ainsi que 30 autres mineurs, avec des machettes brûlantes pour les punir après les avoir arrêtés dans une mine de Calumbia, dans le Lunda Norte, en avril 2011.

Il a expliqué à Human Rights Watch:

On était allés à la mine et on avait commencé à travailler. Les ‘soldats ‘ sont arrivés vers midi. C’était la division Chacal. Ils ont dit, ‘Nous sommes les chacals, les animaux de la forêt’. Je n’en avais jamais entendu parler avant. Il y avait trois land cruisers pleins de ‘soldats’. Ils ont tiré en l’air et ont arrêté des gens. Chaque ‘soldat’ avait son fusil, sa baïonnette et sa machette. Trente personnes parmi nous ont été arrêtées à la mine. Ils nous ont mis dans un camion et nous ont emmenés à leur poste dans la forêt. Il n’était pas très loin de la mine. Il avait été installé pour ça. Il n’était pas permanent. Ils nous ont ligotés. Nos coudes se touchaient derrière notre dos. Et nos coudes touchaient nos pieds. Ils ont commencé à chauffer leurs machettes. Ils ont dit, ‘Maintenant on va vous donner le sceau du Congo’. Ils nous ont bandé les yeux et nous ont touchés avec les machettes, certains sur les bras, certains dans le dos. Pour moi, c’était seulement sur le bras. Ils ont fait ça à 30 personnes. [83]

Alors que les victimes de violence lors des opérations d’arrestation dans les mines de diamants de Lunda Norte sont en très grande majorité des hommes, les rafles menées en zones urbaines donnent lieu à une proportion plus élevée d’exactions commises par les forces de sécurité angolaises à l’encontre de femmes. En règle générale, les femmes restent dans les villes et les villages, travaillant souvent sur les marchés locaux, tandis que les hommes vont travailler dans les mines de diamants des environs. Dans certains cas, les enfants ont assisté à ces violences car les migrantes sont souvent accompagnées de leurs jeunes enfants. Des migrants ont signalé à Human Rights Watch à Kamako en juin 2011 que les fonctionnaires de l’immigration et les agents de la sécurité impliqués dans les opérations d’expulsion en mai et juin 2011 au Lunda Norte s’étaient systématiquement livrés à des passages à tabac et à d’autres formes de violence physique lors de rafles sur des marchés publics, à des arrêts de bus et lors d’opérations porte-à-porte dans les quartiers connus comme lieux de résidence de Congolais.

Une Congolaise de 26 ans a décrit les mauvais traitements que des agents de la sécurité lui avaient infligés ainsi qu’à ses enfants lors de leur arrestation :

Ils m’ont arrêtée au marché de Dundo. Ils portaient des uniformes verts et avaient des AK-47. On était sept femmes, dont quatre avec des enfants. Ils n’ont pas demandé nos papiers, ils ont seulement dit, ‘Ne remettez plus jamais un pied en Angola. Restez au Congo’. Ils nous ont frappées avec des chaînes. Ils nous ont jetés dans un camion… les enfants aussi, comme s’ils étaient des sacs. [84]

Au Cabinda, la plupart des rafles massives de migrants en situation irrégulière signalées en septembre et octobre 2009 ont eu lieu en zones urbaines. Des victimes et des témoins ont confié à Human Rights Watch qu’ils avaient été soumis à des actes de violence excessive lors des opérations d’arrestation, surtout par les agents de la police des frontières. Un Angolais du Cabinda a expliqué à Human Rights Watch que des agents de la police des frontières l’avaient passé à tabac et arrêté le 10 octobre 2009 afin de le punir d’être intervenu pour défendre une Congolaise que les agents frappaient violemment dans la rue. Il a déclaré à Human Rights Watch :

J’étais à l’entrée de mon magasin et j’ai vu un agent de la police des frontières qui rouait de coups une Congolaise, une de mes voisines, la blessant à la tête. J’y suis allé et j’ai critiqué les agents.  L’un d’eux m’a jeté à terre. Ils ont déchiré ma chemise, m’ont donné des coups de bottes et m’ont dit : ‘Tu n’as pas à te mêler de ce qu’on fait’. Ils m’ont arrêté et m’ont mis dans le bus. Le bus était plein de gens, je pouvais à peine respirer. Il y avait des gens blessés après avoir été frappés à coups de matraques et de crosses de  fusils, des femmes enceintes, des bébés, tout le monde ensemble. Il y avait du sang sur le sol. Ils nous ont emmenés à N’to [85] où des fonctionnaires de l’immigration m’ont séparé des autres. J’ai été libéré le lendemain.

Un autre Angolais né au Cabinda a raconté à Human Rights Watch que des agents de la police des frontières, le prenant pour un Congolais, l’avaient grièvement blessé au visage avec la crosse d’un fusil.

Je me rendais sur mon lieu de travail le 21 septembre 2009 au matin quand deux agents de la police des frontières m’ont interpellé et m’ont demandé d’où je venais. Je leur ai dit le village, mais ils ont dit qu’ils n’avaient jamais entendu parler de ce village et que je mentais. Un agent de la police des frontières m’a frappé avec la crosse de son fusil et j’ai eu les lèvres coupées. J’ai pleuré et ils sont partis. J’ai déposé plainte à la police. Ils m’ont demandé ma carte d’identité mais je n’en ai pas, juste un certificat de naissance. J’ai été soigné à l’hôpital. Je n’ai pas pu manger pendant six jours, je n’arrivais pas à ouvrir la bouche. [86]

Au Lunda Norte, des habitants du camp de réfugiés du quartier Chico Guerreiro à Nzage ont informé Human Rights Watch en juillet 2009 que les soldats des FAA les avaient systématiquement brutalisés au cours de la rafle opérée dans tout le camp le 24 mai 2009, leur donnant des coups de poing et des gifles, leur assénant des coups de bottes et les battant avec des matraques, avec le côté non tranchant de leurs machettes et avec la crosse de leurs fusils . [87]

Violence excessive lors du transport vers des centres de détention

Des migrants interrogés à Kamako et Muanda en juin 2011 ont déclaré à Human Rights Watch que les coups avaient continué pendant que les forces de sécurité et les fonctionnaires de l’immigration les transportaient vers les diverses prisons, les cachots ou les infrastructures improvisées où ils allaient attendre leur expulsion. Au Lunda Norte, les migrants ont été transportés dans de grands camions Kamaz, et au Cabinda dans des bus ou des voitures. Une femme de 30 ans a décrit les mauvais traitements que des fonctionnaires de l’immigration lui avaient infligés ainsi qu’à d’autres migrants lors de leur arrestation sur un marché de Nzage :

Ils étaient 25 agents de la DEF[service de migration, SME] avec des chemises blanches, des épaulettes noires et des pantalons noirs. Ils en ont arrêté 70 parmi nous. Ils ont dit, ‘Nous sommes de la DEF’. Ils ont battu beaucoup de gens. Ils avaient des fusils et ont frappé les gens avec la crosse de leurs fusils. Ils se sont aussi servis de leurs ceintures et de leurs matraques. Ils nous ont ligotés et nous ont chargés dans des camions. Nos bras étaient attachés derrière le dos et nos pieds étaient attachés ensemble. Pour les hommes, ils avaient même attaché leurs coudes à leurs pieds. Le voyage a duré la plus grande partie de la journée. Nous avons été arrêtés à 7 heures du matin et nous sommes arrivés à 2 heures de l’après-midi. Ils battaient les gens dans les camions, surtout les hommes, mais les femmes aussi. Mais moi, ils m’ont laissée tranquille parce que j’étais enceinte. Il y avait des blessés. Il y en avait un qui avait été blessé au visage par une crosse de fusil. Un autre avait le bras cassé. D’autres portaient les marques des cordes. [88]

Une Congolaise de 26 ans a décrit les mauvais traitements que des agents de la police des frontières de l’unité Chacal leur avaient infligés à elle et d’autres migrants pendant leur transport de Nzage à Dundo.

Des Chacals m’ont arrêtée chez moi à Nzage. C’était une opération dans tout le quartier. Ils nous ont emmenés dans un pick-up à la prison de la DEF [service de migration, SME] à Dundo. Nous étions beaucoup, des hommes et des femmes. Pendant le trajet, ils nous ont battus avec des matraques et des fouets. Certains d’entre nous ont été blessés. [89]

Passages à tabac, traitements dégradants et inhumains, et privation de nourriture en détention

Même si un certain nombre de migrants ont signalé à Human Rights Watch qu’ils n’avaient subi aucune forme de violence physique en détention, beaucoup ont déclaré avoir été passés à tabac et agressés verbalement par des agents de la sécurité pendant leur détention. Comme l’illustre le témoignage suivant d’un Congolais de 30 ans, entrepreneur dans le secteur du diamant, les forces de sécurité ont puni violemment les migrants pour les décourager de retourner en Angola : 

Nous avons passé quatre jours dans les cellules à Calonda. Là, plus de 10 PIR nous ont fouettés et battus avec des matraques et le côté non tranchant de leurs machettes. Il y avait beaucoup de blessés. Une de mes jambes était gonflée. Le quatrième jour, on nous a emmenés dans un Kamaz jusqu’à Dundo, où nous avons passé trois jours à la prison de Condueji. On était 470 dans une grande cellule. Il y avait 30 femmes et 15 enfants. Il n’y avait rien à manger, seulement une tasse d’eau par jour. Chaque nuit, ils nous battaient. C’était toujours les deux mêmes qui venaient et nous frappaient avec des matraques. Ils frappaient aussi les femmes. Les agents de la DEF [service de migration, SME] ont dit, ‘Vous êtes des voleurs. Vous n’avez rien à dire ici’. ‘Si vous vous réclamez, on peut vous tuer.’ Et ‘Il faut vous rouer de coups’. Nous avons beaucoup souffert. Beaucoup sont tombés malades, moi aussi. Les gens tombaient par terre, vomissaient, personne ne venait nettoyer. [90]

Plusieurs migrants interrogés par Human Rights Watch à Kamako en juin 2011 – tant les hommes que les femmes – ont dit avoir fait l’objet de fouilles corporelles humiliantes et douloureuses de leur rectum ou vagin pratiquées manuellement par des agents de l’immigration, des policiers et des gardiens de prison cherchant des diamants et de l’argent cachés. [91] Dans la plupart des cas, ces fouilles ont été pratiquées en faisant peu de cas de l’hygiène élémentaire – soit sans utiliser de gants, soit en utilisant les mêmes gants pour plusieurs détenus – et, dans plusieurs cas, devant d’autres détenus. Un Congolais de 36 ans a confié à Human Rights Watch qu’il avait fait l’objet d’une fouille de ses cavités corporelles une première fois peu après son arrestation à Calonda, et une deuxième fois après son transfert à la prison de Condueji à Dundo :

Lorsque je suis arrivé au poste de la PIR, de la police et de la DEF [service de migration, SME] à Calonda, ils m’ont fouillé et m’ont passé à tabac. Ils se servaient de matraques. Mes bras étaient gonflés. Ils m’ont frappé dans le dos et sur les fesses. Ils ont dit, ‘On vous avait demandé de retourner chez vous. Mais vous revenez toujours.’ Puis ils m’ont mis dans une cellule. Je suis resté au cachot à Calonda pendant cinq jours. J’ai été fouillé avant d’être mis dans la cellule. Ils ont pris tout mon argent. Ils ont pris mes deux téléphones. Ils ont aussi fouillé les gens dans les cellules. Pour les femmes, ils ont mis des sacs en plastique sur leurs mains et ont inséré leurs mains dans leur vagin. Pour les hommes, ils leur ont mis les mains dans l’anus. À moi, ils m’ont fait ça. Puis ils nous ont emmenés dehors, nous ont mis dans un Kamaz et nous ont conduits à la  prison de Condueji à Dundo. Elle était administrée par la DEF et la police. Là, ils nous ont à nouveau fouillés. Ils ont à nouveau pratiqué une fouille corporelle sur moi. Ils nous ont battus là aussi. [92]

En novembre 2009, un certain nombre de victimes et de témoins ont décrit à Human Rights Watch les passages à tabac systématiques pratiqués par la police des frontières au poste-frontière de N’to au Cabinda. Un Congolais de 23 ans a expliqué :

À N’to, ils nous ont mis dans un hangar. J’y suis resté trois jours. Il n’y avait pas de nourriture. Beaucoup de gens se sont évanouis de faim. La police des frontières nous a tous battus avec des barres en métal. Quand nous avons été arrêtés, c’est la DEF [service de migration, SME] qui nous a battus, à N’to c’est la police des frontières. [93]

Dans l’un des cas de traitements dégradants, des agents de la sécurité de la Cadeia Civil de Cabinda ont, en octobre 2009, puni et emprisonné des migrants qui protestaient après avoir été forcés par des fonctionnaires de l’immigration de nettoyer des excréments dans un patio. Un témoin angolais détenu dans la même prison a expliqué à Human Rights Watch :

Le 16 octobre, les hommes de la DEFA [service de migration, SME] ont dit aux migrants de nettoyer l’espace public qui sert de toilette derrière l’annexe du patio. Ils nous ont donné un balai et un seau. Ils ont promis de nous relâcher après. Mais après le travail, ils nous ont ramenés dans les cellules. Le lendemain, les détenus ont protesté dans le patio parce qu’ils voulaient retourner dans leur pays. La DEFA a appelé des policiers et un soldat des FAA qui les ont tous frappés dans la paume des mains avec des bâtons. Ils ont aussi battu deux femmes. [94]

Presque tous les migrants expulsés interrogés à Muanda ou à Kamako en 2011 et au Cabinda et dans le Lunda Norte en 2009 se sont plaints de ne pas avoir reçu de nourriture et d’eau pendant leur détention, ou pas suffisamment – généralement de petites quantités de riz ou de foufou. [95] La plupart des migrants, dont des femmes qui ont été détenues avec de jeunes enfants et des femmes enceintes, ont déclaré à Human Rights Watch qu’ils n’avaient pas reçu de nourriture ou d’eau pendant plusieurs jours.

Outre le manque de nourriture et d’eau, l’écrasante majorité des migrants interrogés en 2009 et 2011 ont parlé à Human Rights Watch de l’absence d’installations sanitaires de base dans les centres de détention. Les migrants ont décrit des cellules à l’odeur fétide, le sol couvert d’urine et d’excréments. Dans la plupart des cas, les détenus étaient forcés d’uriner et de déféquer devant leurs compagnons de cellule. Ces conditions de détention ont provoqué une série de problèmes de santé, notamment chez les jeunes enfants et les bébés.

Informations faisant état de migrants tués

Depuis 2007, les ONG locales, les agences humanitaires et les agences de l’ONU basées en RDC ont été submergées d’informations faisant état de migrants qui auraient été tués illégalement et d’autres décès liés aux rafles, à la détention et à l’expulsion de migrants en situation irrégulière, en particulier dans les zones diamantifères angolaises de Lunda Norte. [96] Ces incidents s’avèrent généralement très difficiles à vérifier, car ils se produisent en Angola et sont essentiellement rapportés par des migrants congolais après leur expulsion. [97]

Depuis fin 2010, selon certaines informations, des chercheurs de diamant artisanaux tombés entre les mains des forces de sécurité angolaises lors de descentes dans les mines des environs de la ville de Kalonda, au Lunda Norte, auraient été tués ou seraient morts accidentellement. Une mission interinstitutions de l’ONU [98] et des observateurs financés par le CISP ont recueilli des preuves relatives à deux incidents au cours desquels jusqu’à 30 migrants auraient perdu la vie, soit à la suite de blessures par balles, soit en se noyant lorsque pris de panique, ils ont cherché à fuir. [99] Human Rights Watch n’a pas été en mesure de corroborer les allégations de migrants expulsés concernant les personnes tuées lors de rafles. [100]

Le chercheur angolais et militant des droits humains Rafael Marques a récemment recueilli des informations sur 106 cas de violations graves des droits humains, dont des viols, des actes de torture et des meurtres de chercheurs de diamants alluviaux et autres civils de la région, perpétrées par des membres des Forces armées angolaises et de sociétés privées de sécurité au Lunda Norte entre 2009 et 2011. [101] Ces informations indiquent que ces pratiques s’inscrivent dans un schéma plus général de violations graves des droits humains et d’impunité dans les zones diamantifères angolaises, affectant à la fois les migrants et les communautés locales.

 

[79] « Chacal » est le même mot en français et en portugais.

[80]Bien qu’un certain nombre des personnes interrogées aient confirmé que des coups de feu avaient été tirés lors de ces rafles, on ignore si les mineurs étaient visés ou si ces agents de la sécurité ont simplement tiré en l’air. Plusieurs personnes ont affirmé que ces descentes sur les sites miniers avaient provoqué la mort de mineurs – soit par blessures par balle, soit par noyade – mais Human Rights Watch n’a pas été en mesure de corroborer ces allégations. À Kamako en juin 2011, Human Rights Watch a recueilli des informations sur 13 descentes dans les mines de diamants de Lunda Norte.

[81] Entretien de Human Rights Watch à Kamako, le 8 juin 2011, avec un Congolais de 28 ans, expulsé à Kamako en mai 2011.

[82] Entretien de Human Rights Watch à Kamako, le 6 juin 2011, avec un Congolais de 36 ans, expulsé à Kamako en mars 2011. Human Rights Watch a pris des photos de ses blessures.

[83] Entretien de Human Rights Watch à Kamako, le 5 juin 2011, avec un homme de 45 ans qui avait été arrêté sur le site d’une mine de diamants à Calumbia, dans la municipalité de Chitato. Il avait ensuite été transféré à la prison de Condueji à Dundo et expulsé deux jours plus tard.

[84] Entretien de Human Rights Watch à Kamako, le 6 juin 2011, avec une femme de 26 ans, expulsée à Kamako en février 2011 avec ses trois enfants. L’un des enfants, âgé de 4 mois, est décédé par la suite. 

[85] Une unité de la police des frontières proche du poste frontalier de Yema au Cabinda (Angola).

[86] Entretien de Human Rights Watch avec un Angolais de 22 ans à Cabinda, le 17 novembre 2009. Il a remis à Human Rights Watch une photo de ses blessures prise le 22 septembre 2009, le lendemain de l’incident survenu le 21 septembre 2009.

[87] Entretiens de Human Rights Watch avec des réfugiés et des demandeurs d’asile à Dundo et au camp de réfugiés du quartier Chico Guerreio à Nzage, 23-28 juillet 2009.

[88] Entretien de Human Rights Watch à Kamako, le 6 juin 2011, avec une Congolaise de 30 ans, arrêtée avec sa fille alors qu’elle vendait des cacahuètes au marché de la ville de Nzage le 23 mai 2011. Les agressions décrites ci-dessus ont été commises par des agents du SME alors que les migrants étaient transférés de Nzage à Dundo. La Congolaise a été expulsée après deux jours de détention.

[89] Entretien de Human Rights Watch avec une Congolaise de 26 ans à Kamako, le 6 juin 2011. Elle a été expulsée le 29 mai 2011.

[90] Entretien de Human Rights Watch avec un Congolais de 30 ans à Kamako, le 6 juin 2011.

[91] Human Rights Watch a recueilli des informations sur huit cas de fouilles de cavités corporelles – trois à la prison de Condueji et les autres dans des cachots ou des mines non spécifiés de Calonda, Dundo et Sombuege.

[92] Entretien de Human Rights Watch à Kamako, le 8 juin 2011, avec un Congolais de 36 ans, arrêté à Kalonda et détenu ensuite à la prison de Condueji à Dundo.

[93] Entretien de Human Rights Watch à Cabinda, le 15 novembre 2011, avec un Congolais de 23 ans. Il a été expulsé fin septembre vers Muanda et est revenu à Cabinda deux semaines plus tard.

[94] Entretien de Human Rights Watch avec un témoin angolais également détenu à la même prison, Cabinda, 14 novembre 2009. En novembre 2009, Human Rights Watch a interrogé plusieurs ex-détenus de différentes nationalités qui avaient été victimes de cet incident. Selon leurs témoignages, les autorités avaient reporté leur expulsion après le moratoire sur les expulsions mutuelles déclaré par la RDC et l’Angola un peu plus tôt en octobre 2009.

[95] Pâte compacte faite de manioc pilé et d’eau, constituant un aliment de base dans la région.

[96]Au cours d’entretiens avec des travailleurs humanitaires de Médecins Sans Frontières lors d’opérations d’expulsion en 2007, des migrants expulsés ont accusé les forces de sécurité angolaises d’avoir commis des exécutions sommaires. Selon certaines allégations, les victimes ont été mises dans des sacs en plastique et jetées dans un fleuve. D’autres seraient mortes d’épuisement ou à la suite de mauvais traitements. « Les femmes témoignent : Cent femmes racontent leur calvaire angolais », Médecins Sans Frontières, décembre 2007. Plus récemment, un rapport couvrant la période 2010-début 2011 compilé par l’UNPOL, la force de police de l’ONU basée en RDC, affirme avoir recueilli des informations sur le décès de quatre migrants congolais détenus en Angola. « Fiche d'Analyse », rapport de police sur les opérations de la MONUSCO, juillet 2011.  Depuis qu’elle a mis en place son projet de surveillance fin mars 2011, l’ONG humanitaire italienne CISP a recueilli régulièrement, lors d’entretiens avec des migrants expulsés, des informations relatives au décès de Congolais en Angola ou en RDC peu après leur expulsion. Parmi ces incidents figurent des décès dus à des mauvais traitements, des suicides et des blessures infligées lors d’agressions sexuelles.

[97] L’accès restreint aux zones minières de la province de Lunda Norte, où bon nombre de ces incidents se seraient produits, rend d’autant plus difficile une vérification indépendante de ces incidents.

[98]  Du 7 au 10 janvier 2011, une mission interagences comprenant des agences de l’ONU, le CISP et l’organisation de secours catholique Caritas s’est rendue à Kamako et Kamisuta au Kasaï Occidental afin d’enquêter sur un incident qui se serait produit dans une mine de diamants de la ville angolaise de Kalonda, près de la frontière. Lors d’entretiens avec des témoins, la mission a été en mesure d’établir qu’une descente effectuée en décembre 2010 par les forces de sécurité angolaises (l’unité Chacal  de la police des frontières, la PIR, les FAA, la Force navale et « Telele » – Human Rights Watch pense que « Telele » est une appellation de la société privée de sécurité angolaise Teleservice) a débouché sur la mort d’un nombre indéterminé de migrants, soit à la suite de blessures par balles, soit par noyade. Des migrants internés dans un centre de détention de Kalonda ont signalé à la mission interagences qu’on les avait fait sortir de leurs cellules pour enterrer 18 corps, dont certains portaient des traces de blessures par balles. Néanmoins, la mission n’a pu confirmer les informations faisant état de 40 corps aperçus flottant dans le fleuve Tshikapa près de Kamisuta plus ou moins au moment de l’incident présumé. « Mission conjointe d'évaluation : Humanitaires/Gouvernement Provincial dans le Territoire de Tshikapa à Kamako et Kamisuta », OCHA, janvier 2011.

[99] Dans son rapport d’avril 2011, le CISP a décrit un incident qui se serait produit le 14 avril, au cours duquel une trentaine de chercheurs de diamants illégaux se seraient noyés ou auraient été abattus par les forces de sécurité angolaises lors d’une descente sur un site minier non loin de la frontière. Des partenaires du CISP ont photographié sept corps portant des traces de blessures par balles. « Rapport d’incident », CISP, 17 avril 2011.

[100]Human Rights Watch n’a pu recueillir que deux témoignages de seconde main – l’un à propos de noyades et l’autre concernant une personne abattue – à Kamako en juin 2011, et n’a pas été en mesure de corroborer ces témoignages. Au total, six migrants expulsés interrogés par Human Rights Watch à Muanda et Kamako en mai et juin 2011 ont affirmé être au courant de décès parmi les autres migrants, soit lors des rafles et descentes initiales, soit en détention. Human Rights Watch n’a pu corroborer aucune de ces allégations.

[101] Rafael Marques, Diamantes de Sangue. Corrupção e Tortura em Angola (Lisbonne, 2011). Le 14 novembre 2011, Rafael Marques a porté plainte auprès du Bureau du Procureur général d’Angola à Luanda contre 17 fonctionnaires de l’État – dont 10 généraux des Forces armées angolaises – pour leur responsabilité présumée dans des actes de torture, des viols et des exécutions.