Vingt-cinq ans plus tard, les revendications populaires pour la liberté d’expression et la justice s’intensifient
29 mai 2014
« Le gouvernement chinois ne fait qu’aggraver l'erreur de 1989 en étouffant toute discussion concernant les événements du 4 juin, et en faisant taire les voix indépendantes qui cherchent à apporter une contribution positive. »
directrice de la division Chine à Human Rights Watch

(New York, le 29 mai 2014) – Vingt-cinq ans après le massacre de la place Tiananmen du 4 juin 1989, les aspirations du peuple chinois relatives à l’obligation de rendre des comptes devant la justice, à l'État de droit, ainsi qu’au respect de la liberté d'expression et d'autres droits humains fondamentaux n’ont fait que croître, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Une nouvelle présentation multimédia traite de l'impact de l'effusion de sang et également des répercussions des efforts déployés par Pékin pour faire taire les nouvelles relatant l'événement.

Le gouvernement chinois continue de persécuter les survivants et les membres de leurs familles qui demandent justice et de réprimer toute discussion à propos de l’événement. Dans la perspective de l'anniversaire de cette année, au moins six personnes, dont l'éminent avocat des droits humains, Pu Zhiqiang, l’universitaire Xu Youyu et l'artiste Chen Guang, ont été arrêtés pour avoir commémoré le 25ème anniversaire. Un grand nombre d'autres militants ont été placés en détention criminelle. Ding Zilin, la fondatrice des Mères de Tiananmen, un groupe formé pour faire pression afin d’obtenir la vérité et la justice pour leurs proches tués dans le massacre, et son mari, Jiang Peikun, ont été forcés de quitter Pékin, leur ville natale, à l’approche de cet anniversaire. Ce sera la première fois que ce couple de personnes âgées ne sera pas en mesure de célébrer à Pékin une cérémonie privée à la mémoire de leur fils, selon Human Rights in China.

« Le président Xi Jinping, tout comme ses prédécesseurs, s’engage en vain dans la mission de contrôler les discussions à propos de la place Tiananmen et des problèmes plus larges », a déclaré Sophie Richardson, directrice de la division Chine à Human Rights Watch. « Le gouvernement chinois ne fait qu’aggraver l'erreur de 1989 en étouffant toute discussion concernant les événements du 4 juin, et en faisant taire les voix indépendantes qui cherchent à apporter une contribution positive. »

La répression a été précipitée par le rassemblement en masse de travailleurs, d’étudiants ainsi que d'autres personnes sur la place Tiananmen à Pékin et dans d'autres villes en avril 1989 pour manifester pacifiquement en faveur d’un système politique pluraliste et de la liberté d'expression, et contre l’impunité. Le gouvernement a répondu aux manifestations intensifiées à la fin mai 1989 en proclamant la loi martiale et en autorisant l'armée à recourir à la force meurtrière. À Pékin, certains citoyens ont attaqué des convois de l'armée et incendié des véhicules tandis que l'armée traversait la ville.

Les 3 et 4 juin 1989, l'armée chinoise a ouvert le feu et tué un nombre incalculable de civils non armés, dont un grand nombre n'ont pas participé aux manifestations. Après les meurtres, le gouvernement a mis en œuvre une campagne de répression nationale et arrêté des milliers de personnes sur des accusations de « contre-révolution » et d'autres accusations criminelles, notamment pour trouble de l'ordre social et incendie criminel. Selon le groupe de recherche Dui Hua, les dernières personnes emprisonnées pour « contre-révolution » pendant plus de vingt ans n’ont été libérées que récemment.



Le gouvernement chinois continue de refuser d’assumer ses responsabilités pour le massacre ou de détenir les criminels légalement responsables de ces meurtres. Le gouvernement a d'abord soutenu que la répression était une réponse valable à un « incident contre-révolutionnaire » au cours duquel certains manifestants ont été responsables de victimes. Il a refusé de mener une enquête sur les événements ou de publier des données sur les personnes qui ont été tuées, blessées, ont disparu ou ont été emprisonnées. Jiang Zemin, alors secrétaire général du Parti communiste chinois, a rejeté la préoccupation internationale au sujet du 4 juin comme « beaucoup de bruit pour rien » en 1990, bien que le gouvernement se réfère maintenant à l'incident comme un « trouble politique » (zhengzhi fengbo) plutôt qu'une activité « contre-révolutionnaire ». Les Mères de Tiananmen ont établi les détails de 202 personnes qui ont été tuées lors de la répression du mouvement à Pékin et dans d'autres villes.

Dans les années qui ont suivi le massacre de Tiananmen, le gouvernement chinois a maintenu un contrôle politique étroit, tout en permettant une croissance économique rapide. Bien que cette stratégie semble réussir à freiner les demandes de démocratie formelle, ce modèle a également introduit de nombreux problèmes, notamment la corruption rampante, un large fossé entre les riches et les pauvres, ainsi que des saisies de terres et des expulsions généralisées, dont la population a commencé à se plaindre de plus en plus.

« Pékin a peut-être pensé pouvoir diminuer les revendications sociales et politiques en allouant de plus grandes libertés économiques aux personnes », a déclaré Sophie Richardson. « Pourtant, la volonté d’obtenir un gouvernement responsable et réactif – que ce soit au sujet du 4 juin, de la pollution rampante ou bien des fonctionnaires corrompus – est tout aussi profonde. »

Au cours des dernières années, le peuple chinois a fait preuve d’une détermination croissante dans son exigence d’une plus grande responsabilisation du gouvernement et de participation aux affaires publiques. Selon les statistiques fournies par des organismes officiels ainsi que par des spécialistes de la Chine ayant analysé des rapports des forces de l’ordre, entre 300 et 500 manifestations ont lieu chaque jour, rassemblant dix mille à plusieurs dizaines de milliers de personnes. Parmi les récentes manifestations de grande envergure qui ont secoué la Chine, on compte la protestation contre une usine chimique de paraxylène prévue à Maoming, dans la province de Guangdong en mars 2014, et la grève des travailleurs au sujet de paiements de sécurité sociale à Dongguan, dans la province du Guangdong en avril 2014. Depuis 2003, davantage de personnes participent à un héritage direct de 1989 : le mouvement « weiquan » ou « défense des droits », qui vise à utiliser la loi et les médias pour combattre les injustices. Le Mouvement des nouveaux citoyens, fondé vers 2012, fait partie de l’effort de « défense des droits » et cherche à transformer la société par l'instauration des valeurs de citoyenneté.

Depuis son entrée en fonction en mars 2013, le président Xi Jinping a fait des ajustements à ce modèle. Le gouvernement a apporté des changements modestes au système – par exemple, en supprimant le système de détention administrative de rééducation par le travail, en assouplissant la politique de planification familiale de « l’enfant unique » et en appelant à une répression de grande ampleur de la corruption des fonctionnaires, en réponse à la demande populaire de changement sur ​​les questions importantes pour la vie des personnes.

Mais dans le même temps, le gouvernement chinois a renforcé le contrôle sur la société civile et limité l'espace pour l'expression en réprimant l'internet, les médias de masse et en plaçant des militants en détention, notamment ceux qui sont connus pour leurs opinions modérées, comme le fondateur du Mouvement des nouveaux citoyens, Xu Zhiyong, et l’universitaire ouïghour, Ilham Tohti. Le maintien en détention du lauréat du prix Nobel de la paix, Liu Xiaobo, et le procès-spectacle politique de Bo Xilai en août 2013 sont également des exemples de la peur du gouvernement à l’égard des adversaires potentiels, et de l'utilisation hautement politisée du système judiciaire. Essentiellement, le gouvernement a adopté un nombre limité de réformes par le haut tout en maintenant la bride serrée sur la société, la liberté d'expression et le système judiciaire afin d'éviter de perdre le contrôle et de minimiser les difficultés.

« La Chine est peut-être désormais la deuxième économie mondiale, mais elle ne peut pas se permettre 25 années supplémentaires de déni et de répression », a conclu Sophie Richardson. « L’exigence de justice a augmenté de façon exponentielle. Pékin doit accepter l'importance des critiques pacifiques, et un bon point de départ serait d’autoriser enfin un débat ouvert au sujet du 4 juin 1989. »

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