Les autorités libanaises devrait mettre fin aux expulsions arbitraires de réfugiés
7 mai 2014
« Le gouvernement libanais porte un lourd fardeau face à l’afflux de réfugiés syriens qui traversent sa frontière, mais bloquer les Palestiniens en provenance de Syrie, ce n’est pas une bonne manière de traiter le problème. »
Joe Stork, directeur adjoint pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord chez Human Rights Watch

(Beyrouth, le 6 mai 2014) – Le gouvernement libanais a renvoyé de force une quarantaine de Palestiniens en Syrie le 4 mai 2014, les mettant en grave danger, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Le même jour, le gouvernement a également refusé arbitrairement l’entrée du pays à des Palestiniens qui traversaient la frontière syrienne.

Le gouvernement libanais doit de toute urgence revenir sur sa décision d’interdire aux Palestiniens en provenance de Syrie d’entrer au Liban, a affirmé Human Rights Watch. Le Liban renvoie les personnes d’où elles viennent sans prendre la pleine mesure des dangers auxquels elles sont confrontées. Une telle politique viole le principe de non-refoulement du droit international, qui interdit aux États d’expulser tout réfugié ou demandeur d’asile vers un territoire où sa vie ou sa liberté serait menacée.

« Le gouvernement libanais porte un lourd fardeau face à l’afflux de réfugiés syriens qui traversent sa frontière, mais bloquer les Palestiniens en provenance de Syrie, ce n’est pas une bonne manière de traiter le problème », a expliqué Joe Stork, directeur adjoint pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord chez Human Rights Watch. « Les Palestiniens sont l’une des populations les plus vulnérables impliquées dans le conflit syrien, et à l’instar des ressortissants syriens, ils vivent sous la menace de violences généralisées et d’attaques ciblées. » 

Le 5 mai, Human Rights Watch s’est entretenu par téléphone avec deux membres d’un groupe de près de quarante personnes expulsées par la Sûreté générale libanaise le 4 mai. En compagnie d’une troisième personne, ils étaient restés sur une bande de territoire entre les postes-frontières libanais et syriens de Masnah, par peur de ce qui pourrait leur arriver s’ils retournaient en Syrie. Le reste du groupe est rentré en Syrie, où leur sort reste inconnu.

La décision d’expulser ces hommes a suivi leur arrestation à l’aéroport de Beyrouth le 3 mai, au motif qu’ils auraient tentés de quitter le pays en utilisant de faux visas. Le même jour, la Sûreté générale du Liban a fait une déclaration indiquant que 49 Syriens et Palestiniens en provenance de Syrie avaient été arrêtés à l’aéroport dans la journée pour usage de documents falsifiés, et que des poursuites seraient engagées à leur encontre.

Salam (par mesure de protection, les noms ont été changés), un Palestinien de 26 ans qui a vécu dans le camp de réfugiés de Yarmouk à Damas, a déclaré qu’il avait quitté la Syrie en décembre 2012. Il a raconté à Human Rights Watch que les officiels de l’aéroport de Beyrouth l’avaient accusé de détenir un faux visa libanais dans son passeport, avant de le transférer au poste-frontière de Masnah sans explication. Il a ajouté que les autorités l’avaient expulsé bien qu’il eût expliqué aux officiels de la Sûreté générale qu’il craignait d’être emprisonné s’il retournait en Syrie. En outre, il a précisé qu’il était enregistré comme réfugié à l’UNRWA, l’Office des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine, non seulement en Syrie mais également au Liban depuis son arrivée. Voici ses propos :

Le 3 mai, je me suis présenté à l’aéroport de Beyrouth pour me rendre en Libye... La Sûreté générale a déclaré que mon visa était faux... et j’ai été détenu dans l’aéroport pendant 26 heures avec 40 autres Syriens. On nous a transférés au poste-frontière de Masnah sans rien nous expliquer... On nous a dit que nous étions expulsés. On ne nous a pas laissé le choix du pays. J’ai parlé avec le chef de la Sûreté générale... Je lui ai dit que je ne pouvais pas retourner en Syrie car j’y serai détenu pour avoir déserté pendant mon service militaire obligatoire... Le général [de la Sûreté générale] a répondu qu’il ne pouvait rien faire... Maintenant je reste ici [entre les postes-frontières] jusqu’à ce qu’un pays accepte de m’accueillir. Je préfère attendre qu’être arrêté en Syrie.

Un réfugié palestinien de 21 ans du camp de Yarmouk, expulsé avec son frère, a raconté à Human Rights Watch qu’il avait lui aussi été arrêté à l’aéroport de Beyrouth en tentant de se rendre en Libye, et accusé d’être en possession d’un faux visa. Il était également enregistré à l’UNRWA en Syrie et au Liban, où il vivait déjà depuis un an et demi. Il a ajouté qu’il avait été arrêté avec environ 45 autres personnes, dont la majorité étaient des Palestiniens. Il a dit avoir peur de retourner en Syrie car il avait également déserté pendant son service militaire.

« On ne nous a rien expliqué, ni le motif de notre détention ni le lieu où on nous emmenait », a-t-il commenté. « On ne nous a pas laissé d’autre choix que de retourner en Syrie. Il y avait des femmes, dont une était enceinte, et aussi des enfants parmi nous. »

Avant que la guerre civile éclate en mars 2011, la Syrie abritait quelque 500 000 réfugiés palestiniens, dont certains sont nés et ont grandi dans le pays. Les Palestiniens de Syrie, tout comme les Syriens, ont énormément souffert de la violence généralisée et des attaques illégales perpétrées par les forces armées du gouvernement et les groupes armés non étatiques. Les camps de réfugiés palestiniens, y compris ceux d’Alep, de Deraa et le camp de Yarmouk au sud de Damas, ont subi des attaques et des sièges qui ont causé de nombreux morts et blessés parmi les civils.

Le camp de Yarmouk, qui abritait la plus importante communauté palestinienne du pays avant le début du conflit, a été assiégé par les forces du gouvernement en décembre 2012, entraînantune malnutrition généralisée à l’origine d’un certain nombre de décès. Alors que des secours humanitaires sont entrés dans Yarmouk depuis lors, les réfugiés encore dans le camp se voient refuser l’accès à une assistance médicale vitale et à des produits alimentaires adaptés. La moitié des Palestiniens vivant en Syrie au moment où le conflit a éclaté ont été déplacés, a rapportéle Bureau de la coordination des affaires humanitaires. En outre, les forces gouvernementales ont détenu arbitrairement et torturé des Palestiniens.

Depuis le début du conflit, environ 60 000 Palestiniens en provenance de Syrie se sont enregistrés à l’UNRWA au Liban.

Le 25 novembre 2013, Human Rights Watch a écritau ministre de l’Intérieur libanais pour faire part des inquiétudes suscitées par « un apparent changement de pratiques, et peut-être de politique, qui semble avoir commencé début août 2013 et selon lequel les Palestiniens en provenance de Syrie se voient généralement interdire l’entrée dans le pays ». À l’époque, sept Palestiniens de Syrie, bloqués au poste-frontière de Masnah, ont signalé à Human Rights Watch que l’entrée leur était refusée. Certains des Palestiniens bloqués à la frontière ont ajouté qu’ils étaient précédemment entrés au Liban sans problème, et qu’en réponse à leurs demandes d’explications, les officiels de la Sûreté générale à la frontière se sont montrés peu communicatifs, voire hostiles, les menaçant même d’une interdiction d’entrée d’un an ou d’un mois. Le ministère de l’Intérieur n’a pas répondu à cette lettre.

Human Rights Watch a également pris note de la politique du gouvernement jordanien qui consiste à refouler à la frontière syrienne les réfugiés palestiniens en provenance de Syrie, sans tenir compte de leur demande d’asile en Jordanie. En violation de ses obligations juridiques internationales, la Jordaniea interdit l’entrée de tous les Palestiniens en provenance de Syrie en octobre 2012, refusantl’asile à ceux tentant de fuir la Syrie et rendant illégale la présence de ceux déjà sur le territoire, ce qui a eu pour effet d’accroître la vulnérabilité de ces personnes face à l’exploitation, aux arrestations et à l’expulsion. D’après le rapportde mars 2014 intitulé Syria Needs Analysis Project (Projet d’analyse des besoins de la Syrie), les autorités jordaniennes ont renvoyé par la force plus de cent Palestiniens en Syrie, parmi lesquels des femmes, des enfants, et des blessés. Un Palestinien a été arrêté fin 2012 à son domicile en Syrie 20 jours après son retour forcéde Jordanie. D’après des sources fiables qui préfèrent conserver l’anonymat, son corps présentant des blessures par balle et des marques de torture a ensuite été abandonné dans la rue, devant la maison de son père.

« Les gouvernements concernés devraient se montrer solidaires des pays voisins, y compris du Liban, pour qu’ils puissent prendre en charge les réfugiés et les demandeurs d’asile en provenance de Syrie », a déclaré Joe Stork.