Ailleurs dans le monde, les droits sont menacés par les manœuvres d'intimidation de certaines majorités et par les politiques abusives liées à la lutte antiterroriste
21 janvier 2014

(Berlin, le 21 janvier 2014) – La politique du gouvernement syrien consistant à mener une guerre au mépris de la vie des civils ainsi que les abus de plus en plus nombreux commis par des groupes rebelles ont suscité un sentiment d’horreur en 2013, mais la pression des leaders mondiaux n'a toutefois pas été suffisante pour mettre fin aux atrocités et obliger leurs auteurs à répondre de leurs actes, a indiqué aujourd'hui Human Rights Watch à l’occasion de la publication de son Rapport mondial 2014. À l’inverse, la réponse internationale initiale a été plus efficace dans le cas de plusieurs pays africains qui se sont retrouvés face au risque d’atrocités massives.

Dans son 24e rapport annuel sur les pratiques en matière de droits humains observées à travers le monde (anglais 667 pages - français 150 pages), Human Rights Watch résume les problématiques majeures rencontrées dans plus de 90 pays. Dans de nombreux pays, une équation mal posée entre démocratie et désirs présumés d'une majorité a incité les autorités à réprimer le droit à la liberté d’expression des minorités et de certains groupes, notamment en Égypte, a déclaré Human Rights Watch. De même, certains gouvernements ont imposé une vision étroite des convenances culturelles, ciblant notamment les femmes, les gays et les lesbiennes. Les divulgations d’Edward Snowden ont montré que la surveillance de masse opérée par le gouvernement américain a réduit à néant une grande partie de notre vie privée dans un monde où les communications par voie électronique sont devenues quasiment imposées. Mais l’indignation globale suscitée par cette atteinte au droit au respect de la vie privée apparaît comme une promesse de changement.

« En dépit de la poursuite de la hausse rapide des pertes humaines en Syrie et malgré les abus terribles commis dans ce pays, la Russie et la Chine ont neutralisé l’action du Conseil de sécurité de l’ONU, permettant ainsi le massacre de civils par les deux camps », a déclaré Kenneth Roth, directeur exécutif de Human Rights Watch. « Alors que la conférence de paix de Genève II doit débuter, avec des perspectives de réussite incertaines, il ne faudrait pas qu’elle devienne une excuse de plus pour éviter une action en faveur de la protection des civils syriens. Une véritable pression est essentielle pour mettre fin au massacre et permettre le déploiement de l'aide humanitaire dont ces personnes ont besoin pour survivre. »

La Russie, soutenue par la Chine, a toujours protégé le gouvernement syrien de l’intervention internationale des Nations Unies, qu’il s’agisse d’une condamnation explicite, d’un embargo sur les armes ou d’un renvoi devant la Cour pénale internationale (CPI), a indiqué Human Rights Watch. Mais pour des raisons qui leur sont propres, les États-Unis ont également été réticents à demander justice par le biais de la CPI. D’après les informations relayées par les médias, des pays du Golfe et divers individus arment et financent les groupes extrémistes de l’opposition responsables des atrocités, alors que l’Iran et le Hezbollah soutiennent le gouvernement oppressif de Bachar al-Assad.

En dépit de cet échec en Syrie, la doctrine de la « responsabilité de protéger » des personnes vulnérables contre des atrocités massives, élaborée par les gouvernements du monde en 2005, a été renforcée par la nécessité de réagir face au risque d’atrocités massives dans plusieurs pays africains, même si d’autres actions doivent aussi être menées pour éviter les massacres à grande échelle dans ces zones, a indiqué Human Rights Watch. Dans deux pays africains - la République centrafricaine et le Soudan du Sud - l’Union africaine, la France, les États-Unis et les Nations Unies ont renforcé les missions internationales afin d'empêcher le massacre des civils. La pression des alliés et la présence renforcée des soldats de la paix de l’ONU ont convaincu le Rwanda de cesser son soutien militaire au dernier groupe rebelle responsable d’atrocités dans l’est de la République démocratique du Congo.

Interview de Jean-Marie Fardeau (directeur France de HRW) :


Rapport mondial 2014 de Human Rights Watch: la... by IRIS-FRANCE

Une autre tendance majeure en 2013 a été l’invocation par certains gouvernements des mérites de la démocratie, tout en affichant un mépris pour les droits indispensables à la règle démocratique. Les nouveaux gouvernements égyptien et birman, parmi d’autres, ont prétendument exprimé la volonté de la majorité, mais sans tenir compte des limitations qui sont essentielles à toute véritable démocratie respectueuse des droits des contestataires et des minorités. Toutefois les populations n'ont pas accepté passivement ces atteintes à la démocratie, et d’importantes manifestations ont été organisées dans de nombreux pays comme la Turquie, la Thaïlande et l’Ukraine. En Égypte, le gouvernement des Frères musulmans, puis le gouvernement dominé par l’armée ont tous deux ignoré les limites qui devraient circonscrire tout pouvoir gouvernemental ; le second gouvernement, ayant renversé le premier, a toutefois intensifié l’oppression et a été responsable du pire massacre de l’histoire du pays.

« Des gouvernements autoritaires ont adopté la forme mais non la substance même de la démocratie comme si tout ce qui importait était le vote le jour de l'élection, et non pas le débat public à organiser tout le reste de l'année », a indiqué Kenneth Roth. « Ce simulacre de démocratie rejette des principes fondamentaux selon lesquels d’une part les lois s’appliquent aux détenteurs du pouvoir, et d’autre part les gouvernements doivent respecter la liberté d’expression et protéger les droits des minorités impopulaires. »

Les révélations d’Edward Snowden et les reportages sur l’impact des assassinats ciblés au Yémen et au Pakistan ont mis à mal les tentatives des États-Unis de masquer les abus en matière de droits humains qu’a entraînés la lutte contre le terrorisme. Ceci a suscité un regard critique de l’opinion publique à l’égard de la surveillance électronique mondiale de masse et des massacres ciblés par les drones. Alors que la mise au jour des pratiques abusives des États-Unis en matière de lutte contre le terrorisme n’a pas suffi à y mettre fin, elle a engendré des pressions internationales pour qu’un changement se produise, a déclaré Human Rights Watch.

Le président Barack Obama a mis fin à certains programmes de l’ère Bush comme les « disparitions forcées » de suspects destinés à être torturés dans des centres de détention secrets de la CIA, mais il a contrecarré les initiatives visant à poursuivre les personnes ayant ordonné les tortures ou même à enquêter sur leurs crimes. En mai, Obama a signalé que les attaques de drones ne seraient bientôt plus considérées comme un élément d'une guerre globale contre al-Qaïda et ses groupes affiliés et il a exposé des politiques strictes pour éviter les pertes civiles. Toutefois des incertitudes subsistent quant au suivi effectif de ces politiques.

L’indignation mondiale qu’ont suscitée les divulgations de Snowden a amené l’Assemblée générale des Nations Unies à adopter une résolution qualifiant la surveillance massive à l’échelle mondiale de pratique profondément nuisible aux droits humains. Une commission présidentielle américaine en charge de réfléchir à une réforme a appelé à mettre fin à la collecte massive de métadonnées, à améliorer l’efficacité des examens judiciaires de telles pratiques, à garantir une meilleure protection des données personnelles des citoyens d’autres pays, et à favoriser la transparence. Certains gouvernements peu respectueux de la liberté d’expression risquent toutefois d’insister pour que les données des utilisateurs restent confinées sur leur territoire, ce qui ouvrirait la voie à une censure accrue sur Internet.

En 2013, des améliorations notables ont été apportées aux mécanismes internationaux qui contribuent à la défense des droits humains, a déclaré Human Rights Watch. Le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies sait exercer de plus en plus efficacement une pression forte sur les auteurs des atteintes aux droits humains, comme le montrent les nouvelles résolutions concernant la Corée du Nord et le Sri Lanka. Deux nouveaux traités donnent espoir à quelques-unes des populations les plus marginalisées au monde : les travailleurs domestiques dont le travail échappe traditionnellement dans de nombreux pays à toute législation en matière de droits du travail, et les mineurs artisanaux empoisonnés par l’utilisation non réglementée du mercure.

« L'année passée, la Syrie et d’autres pays ont été le théâtre de nombreuses atrocités et la répression s’est intensifiée dans plusieurs pays », a conclu Kenneth Roth. « Mais nous avons également vu des populations dans le monde tenir tête aux régimes oppressifs, ce qui ce qui permet d’espérer que les initiatives visant à bannir les droits sont vouées à l'échec. »