Les gouvernements devraient défendre les droits humains, au lieu de soutenir leurs alliés qui portent atteinte à ces droits
22 janvier 2012

(Le Caire, le 22 janvier 2012) – De nombreuses démocraties cherchant à protéger leurs liens avec des alliés répressifs n’ont apporté qu’un soutien modéré aux droits humains lors des manifestations du Printemps arabe, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui dans son Rapport mondial 2012. Tant par principe que dans leur propre intérêt à long terme, les gouvernements devraient soutenir avec fermeté les peuples du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord dans leur quête pour faire valoir leurs droits fondamentaux, et œuvrer pour les aider à assurer la transition vers de véritables démocraties.

Le rapport de 676 pages (version française abrégée, 158 pages), consacré à l’examen annuel par Human Rights Watch des pratiques en matière de droits humains à travers le monde, résume les principales tendances relatives à ces droits dans plus de 90 pays. Ce document reflète le travail d'investigation approfondi réalisé en 2011 par le personnel de Human Rights Watch. Concernant en particulier les événements au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, Human Rights Watch a affirmé qu’un soutien international ferme et constant envers les manifestants et opposants pacifiques est le meilleur moyen de faire pression sur les autocrates dans la région pour les inciter à mettre fin aux abus et à renforcer la protection des droits fondamentaux. Une exigence de respect des droits humains, selon une position de principe, est aussi le meilleur moyen d'aider les mouvements populaires à éviter de sombrer dans l'intolérance, l'anarchie et la vengeance qui peuvent menacer la révolution de l'intérieur, a déclaré Human Rights Watch.

« Les peuples qui continuent d’animer le Printemps arabe méritent un soutien international fort pour réaliser leurs droits et pour construire de véritables démocraties », a déclaré Kenneth Roth, directeur exécutif de Human Rights Watch. « La loyauté envers les amis autocratiques ne doit pas entraver l’alliance avec les réformateurs démocratiques. Une influence internationale est également nécessaire pour veiller à ce que les nouveaux gouvernements établissent les droits humains et l’État de droit pour tous, en particulier les femmes et les minorités. »

Le Rapport mondial 2012 documente les atteintes aux droits humains dans le monde entier, notamment : les violations des lois de la guerre en Libye et en Afghanistan, le sort des prisonniers politiques au Vietnam et en Érythrée, le musellement de la dissidence en Chine et à Cuba, la répression d'Internet en Iran et en Thaïlande, les meurtres commis par les forces de sécurité en Inde et au Mexique, les problèmes liés aux élections en Russie et en RD Congo, la maltraitance des migrants en Europe occidentale, les politiques de santé maternelle imprévoyantes à Haïti et en Afrique du Sud, la suppression de la liberté religieuse en Indonésie et en Arabie saoudite, la torture au Pakistan et en Ouzbékistan, la discrimination contre les personnes handicapées au Népal et au Pérou, ainsi que la détention sans procès en Malaisie et aux États-Unis.

L’adoption d'un traité international pour protéger les droits des travailleurs domestiques a constitué, selon Human Rights Watch, un progrès appréciable. Les travailleurs domestiques sont particulièrement vulnérables aux exactions, mais de nombreux pays les excluent des lois du travail et autres protections. Le nouveau traité garantit les droits fondamentaux de millions de migrants qui travaillent dans des maisons privées en tant que nourrices, gouvernantes et personnels soignants.

La politique occidentale envers les pays arabes a traditionnellement été une politique de confinement, soutenant une série d’autocrates arabes pour garantir la « stabilité » dans la région alors même que la démocratie se propageait dans d'autres parties du monde. Human Rights Watch a expliqué que parmi les raisons pour lesquelles tant de gouvernements démocratiques font une « exception arabe », figurent la peur de l'islam politique et du terrorisme, la nécessité de maintenir l'approvisionnement en pétrole et une politique de longue date de confiance dans les autocraties pour maintenir la paix entre les Arabes et les Israéliens ainsi que pour aider à contenir les migrations vers l'Europe.

« Les événements de l'année écoulée démontrent que le silence forcé de peuples vivant sous des régimes autocrates n’aurait jamais dû être pris pour de la satisfaction populaire », a déclaré Kenneth Roth. « Il est temps de mettre fin à « l'exception arabe » et de reconnaître que les peuples de la région méritent le respect de leurs droits et de leurs libertés autant que n'importe qui d'autre. »


Les répercussions du Printemps arabe ont été ressenties au niveau mondial, a indiqué Human Rights Watch. Les dirigeants de la Chine, du Zimbabwe, de Corée du Nord, d'Éthiopie, du Vietnam et de l'Ouzbékistan semblent vivre dans la peur de l’exemple des peuples qui se débarrassent de leurs gouvernements autocratiques. Mais même des démocraties telles que l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud ont été réticentes à soutenir le changement. En s'appuyant sur ​​des opinions dépassées selon lesquelles la promotion des droits humains est de l'impérialisme et en ignorant l'aide internationale dont leur propre peuple a historiquement bénéficié en cherchant à obtenir ses droits, ces démocraties se sont souvent abstenues aux Nations Unies de prendre position aux côtés des peuples confrontés à la répression.

La
Chine et la Russie ont été encore plus obstructionnistes, opposant leur véto aux efforts faits au sein du Conseil de sécurité de l'ONU pour faire pression sur la Syrie afin qu’elle cesse de tuer des milliers de manifestants. Leur raison ostensible – éviter une intervention militaire comme en Libye – sonne creux car la résolution modeste à laquelle ils ont opposé leur véto ne pouvait vraiment pas être considérée comme autorisant une action militaire.

Human Rights Watch a déclaré que la communauté internationale pourrait jouer un rôle important en favorisant la croissance des démocraties respectueuses des droits humains au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Plutôt que de refuser d'encourager la montée de l'islam politique, comme cela s’est produit parfois dans le passé, les gouvernements démocratiques devraient reconnaître que l'islam politique pourrait représenter une préférence majoritaire, a affirmé Human Rights Watch. Cependant, la communauté internationale devrait insister pour que les gouvernements islamistes respectent les obligations internationales en matière de droits humains, notamment en ce qui concerne les droits des femmes et de liberté religieuse, comme avec n'importe quel gouvernement.


Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, les États-Unis et l'Union européenneont été les plus fermes à s’élever contre la répression en Libye et en Syrie, dont les dirigeants étaient considérés comme hostiles à l'Occident, a déclaré Human Rights Watch. Ils ont été lents à contester le président égyptien Hosni Moubarak, perçu comme un rempart de la « stabilité » régionale, jusqu'à ce que son sort soit pratiquement scellé. Ils ont omis de s'opposer à l'immunité dont a bénéficié le président du Yémen, Ali Abdullah Saleh, pour sa responsabilité dans le meurtre de manifestants – en dépit du signal envoyé que de nouveaux meurtres seraient sans conséquence – parce qu'il est considéré comme une défense contre Al-Qaïda dans la péninsule arabique. Ils n’ont appliqué aucune réelle pression sur le Bahreïn lorsque ce pays a écrasé son mouvement pour la démocratie, par déférence envers les sensibilités d’Arabie Saoudite, par craintes de l'influence iranienne et dans le désir de protéger une base navale étatsunienne.

Les
États-Unis et certains alliés européens pourraient apporter une contribution énorme pour mettre fin à la torture dans le monde arabe en confessant leurs propres antécédents de complicité dans la torture dans le cadre de leur lutte contre le terrorisme. Les gouvernements occidentaux devraient punir les personnes qui ont ordonné ou facilité la torture et mettre fin au recours à des assurances diplomatiques en se voilant la face pour justifier l'envoi de suspects vers des pays où ils risquent la torture.

Les pays membres de la Ligue arabe qui, historiquement, ont cherché à se défendre mutuellement contre toute forme de critique en matière de droits humains, sont devenus plus constructifs au cours du Printemps arabe, a remarqué Human Rights Watch. La Ligue arabe a approuvé les pressions visant à mettre fin à la répression de Kadhafi en
Libye, a mis en œuvre des sanctions contre la Syrie et déployé des observateurs dans un effort jusqu’ici infructueux pour freiner les tueries de Bachar el-Assad en Syrie. En revanche, l'Union africaine (UA) se méfie du Printemps arabe, alors même que l'UA a été ostensiblement créée pour soutenir la démocratie et la liberté.

Les gouvernements de transition en
Tunisie, en Libye et en Égypte ont besoin d'aide pour réviser leurs lois répressives et renforcer les institutions gouvernementales que les autocrates ont délibérément maintenues faibles et peu développées, prioritairement les institutions de la justice nationale, a affirmé Human Rights Watch. Tant que les forces de sécurité et les représentants du gouvernement ne peuvent raisonnablement s’attendre à ce que leurs mauvais comportements les amènent devant les tribunaux, il leur sera difficile de résister à la tentation de recourir aux exactions, à la violence et la corruption.

La même chose est vraie quant au rôle complémentaire joué par la justice internationale.

« Les gouvernements respectueux des droits devraient soutenir la justice internationale indépendamment des considérations politiques. Il est erroné de croire que permettre aux pays de balayer les exactions du passé sous le tapis évitera en quelque sorte d'encourager de futures atrocités », a conclu Kenneth Roth. « Alors que nous célébrons le premier anniversaire du Printemps arabe, nous devrions prendre fermement position en faveur des droits et des aspirations de l'individu plutôt qu’en faveur de la corruption du tyran. »