Les États-Unis et le Royaume Uni ont une obligation particulière d’aider les réfugiés
17 avril 2007
La Conférence ne devrait pas se concentrer uniquement sur l’aide aux Irakiens ayant réussi à s’échapper, mais devrait viser à confirmer le droit qu’a toute personne cherchant encore à quitter l’Irak de fuir vers un lieu sûr.
Bill Frelick, directeur de la division Réfugiés à Human Rights Watch

Les pays voisins de l’Irak sont en train de bloquer l’accès par les demandeurs d’asile irakiens à des sorties de secours, alors même que la communauté internationale a commencé à répondre aux besoins des 2 millions de réfugiés de la guerre, selon une note d’information publiée par Human Rights Watch aujourd’hui.

Alors que des fonctionnaires de haut niveau, dont des représentants ministériels de l’Irak et de tous les pays de la région, se réunissent à Genève le 17 avril 2007 pour une conférence visant à coordonner la réponse internationale aux réfugiés irakiens et aux personnes déplacées à l’intérieur du pays, les pays voisins de l’Irak refusent l’entrée à ces personnes en imposant de nouvelles conditions onéreuses pour l’obtention de passeports et de visas et en construisant des barrières pour empêcher l’arrivée de réfugiés. Dans certains cas, ils renvoient aussi des Irakiens en Irak, a affirmé Human Rights Watch.

« La Conférence ne devrait pas se concentrer uniquement sur l’aide aux Irakiens ayant réussi à s’échapper, mais devrait viser à confirmer le droit qu’a toute personne cherchant encore à quitter l’Irak de fuir vers un lieu sûr », a affirmé Bill Frelick, directeur de la division Réfugiés à Human Rights Watch et auteur du rapport intitulé « Un flot réduit à quelques gouttes : Les États voisins stoppent les Irakiens fuyant la guerre et la persécution » (« From A Flood To A Trickle: Neighboring States Stop Iraqis Fleeing War and Persecution »).

Cette note d’information étudie les nouvelles mesures restrictives prises par la Jordanie et l’Egypte pour empêcher l’entrée de nouveaux réfugiés. La Syrie, qui héberge environ un million d’Irakiens, a refusé des visas aux chercheurs de Human Rights Watch qui souhaitaient étudier leur situation. L’Arabie Saoudite est en train d’ériger une barrière d’une haute sophistication technologique pour un coût de 7 milliards de US$ sur sa frontière avec l’Irak, afin d’empêcher les Irakiens de rentrer, tandis que le Koweït rejette catégoriquement les demandeurs d’asile irakiens.

« La Jordanie et l’Egypte ont pratiquement fermé leurs portes aux réfugiés irakiens, tandis que la Syrie refuse l’entrée des Palestiniens qui tentent de fuir l’Irak », a ajouté Frelick. « La conférence de Genève doit aborder le refus du droit d’asile aux Irakiens, et pas seulement apporter de l’aide à ceux qui sont déjà sortis du pays ou qui sont encore déplacés à l’intérieur du pays. »

La Jordanie a presque arrêté l’entrée de ressortissants irakiens à ses postes frontières avec l’Irak et refoule un grand nombre voire la quasi-totalité des Irakiens qui tentent d’arriver par avion. Depuis novembre 2006, des réfugiés et d’autres voyageurs ont signalé que la Jordanie refoulait à la frontière les hommes célibataires et les garçons irakiens âgés de 17 à 35 ans. Des informations récentes indiquent cependant que la Jordanie applique actuellement des restrictions d’entrée de façon encore plus élargie. Il est particulièrement troublant que les gardes-frontières interrogent les Irakiens sur leur appartenance religieuse, et rejettent ceux qui sont chiites ou semblent l’être. Mais ils refoulent aussi beaucoup de sunnites et de chrétiens, y compris des femmes et des enfants, selon des témoignages de personnes qui ont été séparées de leurs familles.

Exemples de cas parmi ceux décrits dans le rapport de Human Rights Watch :

Un homme chrétien de Bagdad s’est enfui en Jordanie avec sa femme et quatre enfants en juin 2006, après que son fils ait été blessé dans un attentat à la voiture piégée et qu’il ait reçu une menace de mort. Récemment, sa femme et son plus jeune fils sont retournés à Bagdad parce que le père de sa femme venait de faire une crise cardiaque. Ils ont ensuite essayé de revenir en Jordanie par la route le 27 mars 2007, mais les gardes jordaniens les ont refoulés à la frontière malgré le fait qu’ils avaient des documents de voyage valides.

« Ma femme a dit aux gardes-frontières qu’elle avait trois jeunes enfants à Amman, mais ils lui ont dit : ‘Vous devez être une réfugiée’, et l’ont refoulée », a expliqué cet homme à Human Rights Watch. Après son refoulement à la frontière et son retour à Bagdad, sa femme a tenté de rentrer en Jordanie avec son fils en avion, mais quand elle est arrivée à l’aéroport d’Amman, les fonctionnaires du service immigration lui ont refusé l’entrée.

« Qu’un fonctionnaire refuse le droit d’entrée à une femme et un enfant parce qu’il pensait qu’ils étaient des réfugiés est une perversion du droit d’asile », a affirmé Frelick. « Il est scandaleux que des pays refusent le droit d’entrée à des gens qui essaient désespérément d’échapper à des niveaux élevés de violence et de persécution généralisées. »

Un réfugié sunnite se trouvant maintenant en Egypte a parlé à Human Rights Watch du dur traitement reçu à la frontière entre l’Irak et la Jordanie, précisant qu’il n’avait été admis que parce qu’il avait une fille malade. « Ce n’était pas facile d’entrer en Jordanie. Nous avons eu des problèmes à la frontière… Ils ne laissent pas entrer les chiites… Ils vous demandent quelle est votre religion. Si vous dites que vous êtes sunnite, ça va. Si vous dites que vous êtes chiite, vous n’êtes pas admis. »

Une femme sunnite âgée de 40 ans dont le mari a été tué et démembré sous ses yeux avant qu’elle ne soit elle-même brutalisée et violée par huit hommes, est arrivée de Bagdad en avion en juillet 2006. Elle a dit que les Jordaniens avaient autorisé seulement deux passagers irakiens à entrer et avaient renvoyé tous les autres en Irak. Cette veuve ayant subi un viol a ajouté que la seule raison pour laquelle ils l’avaient autorisée à entrer était qu’elle avait un visa pour le Maroc dans son passeport et qu’elle avait dit aux autorités jordaniennes de l’immigration qu’elle était en route pour ce pays.

En plus des refoulements aux postes frontières et à l’aéroport, les réfugiés irakiens en Jordanie signalent que les autorités de la police et de l’immigration effectuent beaucoup plus de rafles que par le passé, arrêtant les gens dans les parcs, sur les lieux de travail et dans les quartiers où sont concentrés les Irakiens. Les arrestations semblent être très nombreuses et les expulsions vers l’Irak sont de plus en plus expéditives.

L’Egypte, qui accueille actuellement 150 000 Irakiens, a également pris des mesures pour endiguer l’arrivée de nouveaux réfugiés irakiens. Tout comme en Jordanie, ceci entraîne la séparation de familles, aggravant l’anxiété des réfugiés qui se trouvent déjà en Egypte, et intensifiant le désespoir des personnes toujours en Irak qui cherchent à quitter ce pays.

Au début du mois de janvier 2007, les autorités égyptiennes ont commencé à imposer de nouvelles procédures fortement restrictives aux Irakiens cherchant à entrer dans le pays. Il n’y a pas de mission diplomatique égyptienne à Bagdad, et les autorités égyptiennes exigent des entretiens personnels avec au moins un membre de la famille au consulat à Damas ou à Amman. Le nombre de demandeurs diminue parce que les Irakiens ne parviennent à entrer ni en Syrie ni en Jordanie.

Human Rights Watch note que malgré leurs politiques actuelles refusant l’entrée aux Irakiens, les pays qui supportent le poids de cet afflux de réfugiés ne sont pas à l’origine de cette crise. La responsabilité de fournir et de préserver le droit d’asile aux réfugiés irakiens ne peut être imputée uniquement aux pays partageant des frontières avec l’Irak. Les États-Unis et le Royaume-Uni portent une responsabilité morale claire tant envers les réfugiés qui vivent dans la région qu’envers ceux qui cherchent encore un refuge.

« Les États-Unis et le Royaume-Uni portent une responsabilité particulière dans l’aide aux personnes déplacées à l’intérieur et à l’extérieur de l’Irak », a affirmé Frelick. « Ils se sont engagés dans une guerre ayant causé directement des milliers de morts, des réactions de peur ainsi que des souffrances répandues, et des déplacements forcés. Ceci a précipité un conflit sectaire qui a entraîné de nouvelles violences, des persécutions et des déplacements sur une vaste échelle. »

La volonté tardive de Washington cette année d’accorder l’asile à 7 000 réfugiés irakiens est un début bienvenu (bien que 3 500 réfugiés seulement soient attendus), ce n’est pas un partage adéquat du fardeau et n’aborde pas vraiment le problème au sens large, a dit Human Rights Watch. Le Royaume-Uni ne s’est même pas engagé à accueillir les Irakiens persécutés pour avoir aidé les forces britanniques en Irak.

L’ensemble de la communauté internationale porte une responsabilité collective pour partager le fardeau, qui ne devrait pas peser simplement sur des pays qui par hasard se situent au point d’arrivée d’un exode massif de réfugiés. A l’occasion de la Conférence internationale sur la réponse aux besoins humanitaires des réfugiés et des personnes déplacées internes en Irak et dans les pays voisins, Human Rights Watch appelle tous les gouvernements non seulement à répondre aux besoins humanitaires des réfugiés irakiens et des personnes déplacées internes, mais également à leurs besoins de protection.

Human Rights Watch fait appel aux gouvernements de tous les pays voisins de l’Irak pour :

  • Observer le principe de non-refoulement – le devoir de ne pas renvoyer des réfugiés vers des persécutions ou une situation de grave danger – y compris le non-refoulement aux frontières.

  • Admettre au moins temporairement tous les demandeurs d’asile irakiens et les réfugiés palestiniens résidant en Irak.

  • Coopérer avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) dans l’enregistrement de réfugiés et de demandeurs d’asile irakiens.

  • Garantir le respect du principe de l'unité familiale en facilitant le regroupement des membres de familles en provenance d’Irak.

Human Rights Watch appelle tous les autres gouvernements à :

  • Contribuer de façon bilatérale et par le biais de UNHCR à répondre aux besoins humanitaires et de protection des réfugiés irakiens et palestiniens.

  • Offrir aussi bien un asile temporaire que permanent, selon les besoins, aux réfugiés irakiens et palestiniens qui fuient la guerre et les persécutions.

  • Offrir des possibilités de réinstallation dans un pays tiers aux réfugiés irakiens et palestiniens en provenance d’Irak.

  • Presser les gouvernements des Etats voisins de ne pas expulser les demandeurs d’asile irakiens et les réfugiés irakiens et palestiniens en provenance d’Irak, et de les traiter conformément aux normes internationales.