Les donateurs devraient conditionner l’aide à la réforme policière à l’abandon de la torture et d’aux autres abus
27 juillet 2005
La police au Nigéria peut se permettre depuis trop longtemps de commettre des meurtres et d’autres brutalités en toute impunité. Si le Président Olusegun Obasanjo veut montrer à la communauté internationale que la justice est sa priorité, il devrait s’assurer que les policiers tortionnaires soient tenus légalement responsables de leurs abus.
Peter Takirambudde, le directeur exécutif de la division Afrique de Human Rights Watch

Malgré les progrès du Nigéria sur la voie des réformes démocratiques, la police nigériane commet régulièrement des actes brutaux de torture, poursuivant la pratique de l’époque des dictatures militaires, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui.

Dans tout le pays, les officiers de police, qu’ils soient de grade supérieur ou subalterne, qu’ils les commettent directement ou en donnent l’ordre, se rendent systématiquement coupables de torture et de mauvais traitements à l’encontre des personnes soupçonnées de crime. Human Rights Watch demande instamment aux gouvernements étrangers qui financent la réforme de la police au Nigéria d’être plus critiques envers les abus de la police, tel que la torture.

Ce rapport de 76 pages, « 'Rest in pieces' (Repose en pièces): Torture policière et morts en détention préventive au Nigéria, » est fondé sur plus de cinquante entretiens avec des victimes et des témoins de la torture. Il est aussi la première étude détaillée et complète sur ce sujet. Ce rapport décrit les actes brutaux de torture et de mauvais traitement infligées à des personnes détenues par la police. Dans des dizaines de cas, ces brutalités se sont soldées par la mort du suspect.

« La police au Nigéria peut se permettre depuis trop longtemps de commettre des meurtres et d’autres brutalités en toute impunité, » estime Peter Takirambudde, le directeur exécutif de la division Afrique de Human Rights Watch. « Si le Président Olusegun Obasanjo veut montrer à la communauté internationale que la justice est sa priorité, il devrait s’assurer que les policiers tortionnaires soient tenus légalement responsables de leurs abus. »

La plupart des victimes ont été arrêtées dans le cadre d’une campagne agressive du gouvernement contre la criminalité de droit commun et ont été torturées pour obtenir des aveux. Elles l’ont été dans des postes de police locaux et nationaux à travers tout le Nigéria, souvent dans des salles d’interrogatoire équipées spécialement à cet effet.

Les formes et méthodes de torture documentées par Human Rights Watch sont nombreuses: l’attachement des bras et des jambes à l’arrière du corps, la suspension au plafond par les mains et les jambes, les ‘passages à tabac’ avec des objets en métal ou en bois, l’aspergement de gaz lacrymogène dans les yeux, les coups de feu tirés dans les pieds ou les jambes, le viol des détenues féminines, et l’utilisation de tenailles et de chocs électriques sur le pénis.

De plus, des témoins ont rapporté que des dizaines de suspects sont morts suite à leurs blessures; d’autres ont été sommairement exécutés alors qu’ils étaient en détention provisoire.

« Ils m’ont menotté et m’ont attaché les mains derrière mes genoux, une planche en bois derrière mes genoux, et m’ont suspendu à des crochets sur le mur, comme des poteaux de but, » a reconté un homme de vingt-trois ans, arrêté à Enugu en juin 2004.

« Et puis ils ont commencé à me frapper. Ils ont un pris un poil de balai et me l’ont inserré dans mon pénis jusqu’à que du sang en sorte, » a-t-il poursuivi. « Ensuite, ils ont mis de la poudre de gaz lacrymogène dans un morceau de tissu et me l’ont attaché autour des yeux. Ils m’ont dit qu’ils allaient me tirer dessus et me tuer si je n’admettais pas que j’étais le voleur. Cela a duré quatre heures. »

La plupart des victimes de torture interviewées par HRW n’étaient que de banals suspects dont le dossier se caractérisait par un manque évident de respect des procédures légales. En général, les suspects n’ont pas été informés par la police des raisons de leur arrestation, n’ont reçu aucune représentation juridique et ont été soumis à des périodes excessives de détention provisioire. Lorsque les personnes suspectes ont finalement été traduites devant un tribunal, les confessions obtenues sous la torture ont souvent été acceptées par les juges et les magistrats.

« L’inspectrice m’a giflée avec une ceinture et puis avec un bâton en bois. Elle m’a frappée partout sur mon corps et aussi sur mon visage. Je ne peux pas compter le nombre de fois qu’elle m’a infligée ça. Deux autres officiers homme étaient présents et regardaient, » a déclaré une femme de trente et un ans qui a été arrêtée en janvier à Lagos.

« Ensuite les policiers ont attaché une corde autour de mes bras et de mon corps et m’ont suspendu à un crochet au plafond, », a-t-elle continué. « Encore une fois, l’inspectrice m’a battu avec une ceinture et des bâtons en bois et elle a aspergé de gaz lacrymogène mes parties intimes. Elle m’a dit que je ne trouverais jamais la paix dans ma vie puisque j’étais une menteuse. Elle voulait que je confesse ce crime, que j’avais bel et bien menti à mon patron et que je lui avais volé l’argent. »

La torture policière au Nigéria est souvent socialement acceptée car elle sévit depuis longtemps. Une culture d’impunité a toujours protégé ses auteurs. Quand des victimes ou d’autres personnes essayent de trouver et de poursuivre les responsables, elles sont victimes encore une fois de harcèlement, d’intimidation et d’obstruction par la police.

L’absence de mécanismes indépendants pour enquêter sur les abus de la police et en référer au procureur a créé un vide grave en matière de responsabilité qui a permis aux auteurs d’échapper à la justice. Au cours des ces dernières années, pas un seul policier n’a été poursuivi avec succès au Nigéria pour des actes de torture.

« Les États-Unis et la Grande-Bretagne ont investi des millions dans des initiatives de réforme policière, mais la conduite de la police n’a toujours pas beaucoup changé depuis la fin de la dictature militaire, » a déclaré Peter Takirambudde. « Les relations diplomatiques ont eu la préséance sur les droits humains depuis trop longtemps. Il est temps pour les gouvernements britannique et américain de conditionner la poursuite de l’aide à des améliorations vérifiables dans la conduite de la police. »