29 juin 2004
La campagne de ‘purification ethnique’ menée par le gouvernement soudanais au Darfour est la cause première de cette crise humanitaire. Powell devrait pousser les autorités soudanaises à mettre un terme au ‘nettoyage ethnique’ et à accorder un libre accès à l'aide humanitaire.
Jemera Rone, chercheuse sur le Soudan pour la Division Afrique de Human Rights Watch

Le Secrétaire d'Etat américain Colin Powell, qui se rend au Soudan aujourd'hui, devrait faire clairement comprendre aux autorités soudanaises que la communauté internationale protégera les civils au Darfour si le gouvernement soudanais ne le fait pas, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Powell a qualifié de “catastrophique” la situation qui prévaut dans la région du Darfour occidental, au Soudan.

“La campagne de ‘purification ethnique’ menée par le gouvernement soudanais au Darfour est la cause première de cette crise humanitaire,” a déclaré Jemera Rone, chargée de recherche sur le Soudan pour la Division Afrique de Human Rights Watch. “Powell devrait pousser les autorités soudanaises à mettre un terme au ‘nettoyage ethnique’ et à accorder un libre accès à l'aide humanitaire.”

L'Agence américaine pour le développement international (USAID) estime que 350.000 personnes risquent de perdre la vie dans les tout prochains mois si l'aide n'est pas considérablement accrue. La crise humanitaire est le résultat de la campagne de “purification ethnique” menée par le gouvernement soudanais contre les civils appartenant à trois groupes ethniques—les Fours, les Massalits et les Zaghawas—parmi lesquels les deux groupes rebelles du Darfour recrutent leurs effectifs.

Le 8 avril dernier, le gouvernement soudanais a signé un accord de cessez-le-feu avec les deux groupes rebelles dans lequel il acceptait de “neutraliser” les Janjawids, une milice créée et appuyée par le gouvernement, et de ne pas commettre d'actes de violence à l'encontre de la population civile. Il s'engageait par ailleurs à autoriser le libre accès de l'aide humanitaire.

A ce jour, le gouvernement soudanais n'a pas rempli ses engagements. Les Etats-Unis devraient canaliser tous les moyens diplomatiques dont ils disposent pour gagner le soutien du Conseil de Sécurité de l'ONU et invoquer le Chapitre VII de la Charte des Nations Unies afin que toutes les mesures nécessaires soient prises pour veiller à gérer de toute urgence la crise humanitaire et les problèmes de droits humains au Darfour. Le Conseil de Sécurité de l'ONU devrait également faire ce qui s'avère nécessaire pour maintenir ou restaurer la paix et la sécurité internationales.

Le million de personnes forcées de quitter leurs maisons et leurs fermes au Darfour continuent à être persécutées par ceux-là mêmes qui les ont déplacées. Les Janjawids continuent à piller, violer et tuer dans les camps de déplacés. Des femmes et des fillettes sont violées tant par les soldats gouvernementaux que par les Janjawids, en particulier si elles s'aventurent hors des camps à la recherche de nourriture ou de médicaments.

“Ce n'est qu'en s'attaquant à la crise des droits de l'homme que les Etats-Unis et les Nations Unies peuvent espérer résoudre ce désastre humanitaire” a déclaré Rone.

En dépit des preuves éclatantes avancées par les études sur la situation alimentaire et par les photos satellites, le gouvernement soudanais a affirmé qu'il n'y avait aucune urgence au Darfour et que la catastrophe était une invention des médias internationaux. Les autorités américaines ont pourtant produit des photos satellites montrant des villages détruits, dévoilant même le nombre de huttes réduites en cendres aux endroits où les groupes visés par le nettoyage ethnique vivaient avant d'être expulsés par les Janjawids.

Human Rights Watch a accueilli favorablement le fait que le Département d'Etat américain ait désigné sept commandants janjawids comme étant responsables des exactions commises au Darfour mais l'organisation demande que les responsables du gouvernement impliqués dans les atrocités soient également désignés et amenés à répondre de leurs actes.

Les Etats-Unis insistent pour que le gouvernement soudanais désarme les Janjawids et mette un terme aux actions de “nettoyage ethnique.” Human Rights Watch a demandé aux autorités américaines de réclamer le retrait des Janjawids des zones qu'ils ont occupées afin que les personnes déplacées puissent retourner chez elles volontairement et en toute sécurité. Le gouvernement soudanais s'est efforcé de donner aux visiteurs internationaux une fausse impression de ‘normalité’, notamment en payant des personnes déplacées afin qu'elles rentrent chez elles ou en fabriquant des ‘témoignages’ de personnes qui n'étaient pas déplacées.

Certaines restrictions imposées aux agences humanitaires ont été levées, mais uniquement pour faire place à de nouveaux obstacles dressés sur leur chemin par le gouvernement, notamment en matière d'utilisation des véhicules et des radios. Au Darfour, les travailleurs humanitaires sont étroitement surveillés par des agents de la sûreté soudanaise et bon nombre d'entre eux ne sont pas autorisés à parler aux personnes déplacées de façon confidentielle.

Dans l'accord de cessez-le-feu du 8 avril, les parties ont chargé l'Union africaine de mettre sur pied une commission afin de superviser le cessez-le-feu, mais l'accord n'a pas octroyé de mandat spécifique pour protéger les civils. La semaine dernière, quelque 120 observateurs du cessez-le-feu auraient été déployés au Darfour. Il s'agit de militaires africains, européens et américains, munis d'armes légères et placés sous le commandement d'un général nigérian. Ils doivent être protégés, s'il y a lieu, par 270 soldats supplémentaires servant sous le drapeau de l'Union africaine.

L'année dernière, le gouvernement soudanais a armé, entraîné et déployé des milices janjawids qui ont attaqué et réduit en cendres des centaines de villages, tué des milliers de civils, volé des centaines de milliers d'animaux et détruit les réserves agricoles et les sources d'alimentation en eau. Khartoum a appuyé les Janjawids en leur prêtant le concours des forces armées soudanaises et en leur assurant un soutien aérien avec des avions Antonov et des hélicoptères d'assaut.

Le gouvernement soudanais a lancé sa campagne au Darfour au début de l'année 2003 en réaction à des attaques surprises menées par les rebelles contre la garnison militaire d'El Fashir, la capitale du Darfour nord. Les rebelles ont détruit au moins sept avions militaires au sol et capturé du personnel militaire soudanais; leurs attaques ont fait des blessés et infligé des pertes parmi les civils et les militaires.