VII. La MONUC : incapacité à protéger les civils
La MONUC a établi à Kiwanja l'une de ses plus vastes bases de terrain, disposant de 120 soldats de maintien de la paix, pour protéger les civils et les nombreuses agences humanitaires internationales installées à cet endroit et fournissant leur assistance dans la région. Pourtant, la MONUC n'a pas réussi à empêcher le CNDP de prendre Kiwanja et Rutshuru le 29 octobre, ni à empêcher les massacres et autres exactions commises par le CNDP et les combattants Maï Maï début novembre.
La MONUC comptait sur la coopération des forces de l'armée congolaise pour protéger les villes, mais les soldats de l'armée congolaise se sont avérés incompétents et leur officier supérieur hostile. Toute possibilité qu'aurait pu avoir la MONUC par elle-même a été contrecarrée par les déficiences logistiques et les priorités concurrentes auxquelles la force de maintien de la paix a été confrontée.
Hostilité envers la MONUC
En tant que force de maintien de la paix opérant au Congo avec l'accord du gouvernement, la MONUC est censée coopérer avec l'armée congolaise et, à vrai dire, son mandat lui commande de le faire dans les opérations contre des groupes armés. Toutefois, l'armée et les dirigeants politiques congolais n'ont pas apporté à la MONUC leur total soutien.
Selon un haut fonctionnaire de l'ONU, certains fonctionnaires congolais prétendent que l'assistance de la MONUC contre le CNDP n'est pas à la hauteur, se servant parfois de cette explication pour couvrir leurs propres échecs au combat.[64] Lors d'une réunion à Goma le 6 septembre, le ministre congolais de la Défense et le ministre de l'Intérieur auraient prévenu des fonctionnaires de la MONUC que si celle-ci ne luttait pas contre le CNDP plus énergiquement, ils lanceraient la population contre les soldats de maintien de la paix.[65] Par la suite, des foules au Nord Kivu ont jeté des pierres sur les véhicules de la MONUC et de l'ONU, dressé des barricades pour les empêcher d'avancer et manifesté devant les bases de la MONUC. Des soldats de l'armée congolaise ont été vus en train d'organiser pareilles actions «populaires» et d'y participer. Depuis fin août, ces manifestations se sont intensifiées et ont provoqué 20 blessés parmi les soldats de maintien de la paix de l'ONU et endommagé au moins 25 véhicules de la MONUC.[66]
Le Colonel Delphin Kahimbi, [67] commandant en second de l'armée congolaise au Nord Kivu et chargé du commandement opérationnel de la région de Kiwanja et Rutshuru, est l'un des officiers à avoir manifesté une hostilité considérable envers les troupes de la MONUC. A l'occasion, des soldats de l'armée congolaise ont installé leurs positions à proximité des postes de la MONUC, mettant sciemment les soldats de maintien de la paix, et les civils qui se regroupent près de leurs bases, en danger d'être pris dans des tirs croisés.[68] Le fait d'utiliser intentionnellement des civils, y compris les soldats de maintien de la paix non impliqués dans les combats, pour protéger un emplacement ou des forces militaires contre des attaques est considéré comme «usage de bouclier humain», ce qui est un crime de guerre.[69]
Au cours d'un incident de ce type début octobre, les forces de la MONUC ont essayé d'évacuer une position près de Ntamugenga où elles étaient prises dans les tirs croisés après que les soldats de l'armée congolaise aient lancé une offensive contre les positions du CNDP, utilisant délibérément la base de la MONUC pour se couvrir. Quand elles ont cherché à quitter la zone de de tir, Delphin a tenté d'empêcher leur départ en autorisant ses soldats à tirer sur leurs véhicules.[70] Delphin semble aussi avoir été impliqué dans l'instigation de manifestations anti-MONUC à Rutshuru et aux alentours en septembre et octobre, parfois en coopération avec Dominic Bufondo, l'administrateur territorial de Rutshuru.[71]
Du fait de cette incitation à l'hostilité populaire, les patrouilles de l'ONU dans la région ont été limitées et ont exigé davantage de gardes qu'auparavant. Les restrictions de patrouilles à Kiwanja les 4 et 5 novembre ont signifié que les soldats de maintien de la paix étaient fréquemment absents quand les habitants étaient attaqués.[72]
Avec 120 soldats seulement, la force de la MONUC à Kiwanja comptait sur la coopération avec l'armée congolaise dans l'éventualité d'une attaque du CNDP. L'hostilité du Colonel Delphin à l'égard de la MONUC a compliqué ces efforts de coopération. Alors que le CNDP avançait sur Rutshuru le 26 octobre, les fonctionnaires de la MONUC ont averti Delphin de renforcer ses forces à Rugari près de là et ils ont proposé un soutien supplémentaire de la MONUC. Delphin a refusé cette assistance et peu après il est devenu injoignable en éteignant son téléphone portable. Lorsque Delphin a été à nouveau en contact avec la MONUC deux jours plus tard, le CNDP avait pris Rugari et les forces de l'armée congolaise avaient pris la fuite. Delphin et ses troupes ont fait retraite vers le nord, laissant la MONUC toute seule pour protéger Rutshuru et Kiwanja contre des attaques.[73]
Comme un haut fonctionnaire de l'ONU l'a déclaré à Human Rights Watch : «Le plan pour maintenir le CNDP hors de Rutshuru reposait si lourdement sur la coopération des FARDC que lorsque nous l'avons perdue, nous n'avions pas d'autre plan.»[74]
Problèmes logistiques et techniques
Début novembre, les forces de l'ONU à la base de la MONUC à Kiwanja étaient en transition avec des troupes uruguayennes se préparant à remplacer les soldats de maintien de la paix indiens. Les Uruguayens avaient envoyé en avance un détachement de deux divisions, chargées de préparer la base pour l'arrivée du reste du bataillon.[75]
A partir du 26 octobre, deux jours avant que le CNDP n'arrive en ville, les troupes indiennes n'avait accès qu'occasionnellement à un interprète qui travaillait pour le programme de désarmement et démobilisation. L'absence d'un interprète à plein temps parlant français ou swahili jusqu'au 11 novembre a nui à la communication des forces de la MONUC avec la population locale, rendant difficile une réaction rapide aux événements.[76] De même, le manque de données de renseignement et de capacité à les analyser a compliqué la planification de l'action militaire et une protection suffisante des civils.[77]
Priorités concurrentes
Le 29 octobre, jour où le CNDP a avancé sur Rutshuru et Kiwanja, les forces de Nkunda faisaient aussi mouvement au sud vers Goma. Avec des «instructions paniquées venant de New York et de Kinshasa pour 'sauver Goma'», comme l'a exprimé un fonctionnaire de l'ONU, peu d'attention était dirigée sur ce qui se passait à Rutshuru.[78] Assurer la sécurité des villes isolées et de leurs habitants constituait clairement une priorité moins haute que protéger la capitale du Nord Kivu.
A Kiwanja une semaine plus tard, assurer la sécurité des travailleurs humanitaires, d'un journaliste étranger et d'un groupe d'observateurs militaires est devenu la priorité. Dans une situation où les ressources étaient insuffisantes, pratiquement aucunes n'étaient consacrées à la protection des civils congolais.
Les troupes indiennes disposaient de quatre véhicules de combat russes BMP (Bronevaya Maschina Piekhota), des véhicules plus efficaces que les blindés pour le transport de troupes dont disposaient les troupes uruguayennes. Mais quand le CNDP a attaqué, deux des quatre BMP avaient été envoyés à Kalengera (à 7 kilomètres environ au sud de Rutshuru) et étaient dans l'incapacité de revenir en ville.[79] Les deux autres BMP ont été initialement envoyés au sud pour bloquer l'avance du CNDP mais ont dû ensuite se détourner pour aider à porter secours à des travailleurs humanitaires dont le convoi en dehors de la ville avait été caillassé par des habitants mécontents de leur départ. Les Uruguayens avaient amené les travailleurs humanitaires à la base de l'agence de l'ONU aux réfugiés (le HCR), située entre Kiwanja et Rutshuru, mais la base a été aussitôt incendiée par des soldats de l'armée congolaise qui battaient en retraite. Les BMP indiens ont été nécessaires pour dégager les travailleurs humanitaires et les ramener sains et saufs à la base de la MONUC à Kiwanja.[80]
La MONUC n'avait aucun autre véhicule disponible à envoyer au sud de Rutshuru pour bloquer le CNDP. De plus, les forces du CNDP s'étaient dispersées en petites unités mobiles et mélangées aux masses de civils en fuite, utilisant de fait les civils comme boucliers humains de façon à ne pas pouvoir être attaquées, en violation du droit humanitaire international.[81]
Le CNDP a progressé sur les deux villes en petits groupes de 10 à 12 combattants chacun, avançant à travers les plantations de chaque côté de la route principale. Selon un haut fonctionnaire de l'ONU, la MONUC, du fait qu'elle est actuellement structurée comme une force de maintien de la paix plutôt que comme une force pour faire appliquer la paix, n'a pas la capacité de mener ce type de guerre de guérilla.[82]
Devant la réalité des troupes du CNDP prenant le contrôle de Kiwanja et Rutshuru, les forces de la MONUC n'ont pas essayé de s'opposer à la mise en place par le CNDP d'une administration dans ces villes.[83]
Une semaine plus tard, quand les Maï Maï ont attaqué Kiwanja, les soldats de maintien de la paix de la MONUC ont encore une fois donné la priorité à la protection d'autres personnes que la population locale. Ils ont affecté quatre patrouilles à la recherche du journaliste étranger enlevé mentionné précédemment, deux autres pour porter secours à des travailleurs humanitaires, et une autre pour délivrer une équipe d'observateurs militaires. En conséquence, il restait trop peu de soldats de maintien de la paix pour protéger la population locale.[84]
Après avoir reçu les rapports sur les tueries le lendemain, les forces uruguayennes et indiennes ont envoyé une patrouille chacune vers 4h de l'après-midi, chacune pour patrouiller sur l'une des deux routes principales menant hors de Kiwanja. Les Uruguayens ont vu cinq corps et une partie d'un autre sur le kilomètre et demi qu'ils ont parcouru le long de la route principale menant au nord-est vers Kinyandonyi. Les Indiens ont vu sept corps au cours de leur patrouille sur la route principale allant au nord-ouest vers Kanyabayonga. Les patrouilles sont ensuite rentrées à la base, tandis que les massacres se poursuivaient dans la ville jusqu'au soir. Aucune autre action n'a été entreprise par la MONUC pour arrêter les massacres ou pour renforcer la protection des civils dans la ville. Au cours d'une patrouille le lendemain, le 6 novembre, les Uruguayens ont trouvé trois autres corps, deux hommes et un enfant, tous tués par balle, à l'intérieur d'une maison entre Nyongera et Kinyandonyi.
Le 7 novembre, la MONUC a envoyé à Kiwanja une équipe pluridisciplinaire, comprenant des observateurs des droits humains, pour entamer le processus de renforcement de la protection des civils et pour documenter les violations des droits humains. Au moment où nous écrivons, aucun rapport n'a encore été publié.
[64] Entretien de Human Rights Watch avec un haut fonctionnaire de l'ONU, 20 octobre 2008.
[65] Entretien de Human Rights Watch avec un diplomate, Goma, 16 septembre 2008.
[66] Entretien de Human Rights Watch avec un fonctionnaire de la MONUC, Goma, 5 décembre 2008.
[67] Le Colonel Delphin a un grave passif d'atteintes aux droits humains, notamment la détention et la torture de personnes dans sa propre maison. Human Rights Watch a demandé à maintes reprises que des enquêtes soient menées sur sa conduite. Human Rights Watch, «République démocratique du Congo – Nouvelle crise au Nord Kivu», 23 octobre 2007,
http://www.hrw.org/fr/reports/2007/10/22/nouvelle-crise-au-nord-kivu
[68] Entretien de Human Rights Watch avec un haut fonctionnaire de l'ONU, 20 octobre 2008.
[69] Voir CICR, Droit humanitaire international coutumier, règle 97.
[70] Entretien de Human Rights Watch avec des hauts fonctionnaires de l'ONU, Goma, 2 décembre 2008.
[71] Entretiens de Human Rights Watch avec des hauts fonctionnaires de l'ONU, 29 novembre, 2 décembre et 5 décembre 2008.
[72] Entretien de Human Rights Watch avec de hauts fonctionnaires de l'ONU, Goma, 5 décembre 2008.
[73] Entretiens de Human Rights Watch avec de hauts fonctionnaires de l'ONU, 29 novembre 2008, et 5 décembre 2008.
[74] Entretien de Human Rights Watch avec un haut fonctionnaire de l'ONU, Goma, 2 décembre 2008.
[75] Entretiens de Human Rights Watch avec de hauts fonctionnaires de l'ONU, 29 novembre, 2 décembre et 5 décembre 2008.
[76] Entretiens de Human Rights Watch avec des hauts fonctionnaires de l'ONU, 29 novembre et 5 décembre 2008.
[77] Entretien de Human Rights Watch avec un haut fonctionnaire de l'ONU, Goma, 2 décembre 2008.
[78] Entretien de Human Rights Watch avec un haut fonctionnaire de l'ONU, Goma, 2 décembre 2008.
[79] Entretiens de Human Rights Watch avec des hauts fonctionnaires de l'ONU, Goma, 5 décembre 2008.
[80] Entretiens de Human Rights Watch avec des hauts fonctionnaires de l'ONU, 29 novembre, 2 décembre et 5 décembre 2008.
[81] Entretiens de Human Rights Watch avec des hauts fonctionnaires de l'ONU, 5 décembre 2008.
[82] Entretiens de Human Rights Watch avec des hauts fonctionnaires de l'ONU, Goma, 2 et 5 décembre 2008.
[83] Entretiens de Human Rights Watch avec des hauts fonctionnaires de l'ONU, 29 novembre et 5 décembre 2008.
[84] Entretiens de Human Rights Watch avec des hauts fonctionnaires de l'ONU, 29 novembre et 5 décembre 2008.






